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lundi, 16 octobre 2017

Bonny and Hyde

Par
illustration

Brice et Elia se sont lancés ce mois-ci un genre de « défi littéraire ».  En partant de consignes communes ils se sont donnés ceci :
-une semaine pour écrire
- 4-5 pages
- Au présent
A la première personne du singulier
- Et devant avoir un lien avec l’histoire de Mary Read ou Anne Bonny (ou les deux), deux super gonzesses pirates qui ont existé, et ont trucidé sur les océans dans des habits d’hommes. Une vie de dingo.

 L’autre papier

Devant moi y a un mur.

Il est pas vraiment grand, tu sais, j’en ai vu de plus hauts des murs, des plus résistants aussi. Des murs qui semblaient soutenir le ciel, et pas qu’un peu. Des murs sacrément bien. Mais celui là ça reste quand même un mur. Et un drôle de mur.

C’est un mur sans fin.

Si je suis du regard la ligne qu’il dessine à sa rencontre avec le sol, que je la suis cette ligne là, du regard, en tournant vers tribord, elle fait un coin bien sûr, et puis elle poursuit, ce qui fait que ça me contraint à tourner la tête pour continuer à la suivre le long du mur qui ne s’arrête pas, même quand j’ai complètement fait demi-tour après le deuxième coin, parce qu’au début tu vois, je pensais qu’il allait s’arrêter ce mur parce que ce n’est pas possible un mur aussi long et qui n’est pas droit, mais non ça continue tout de bon, et voilà un autre coin, et je suis complètement à l’inverse de quand j’ai commencé à suivre la ligne qui ne s’arrête pas, même passé ce troisième coin.

Elle va passer un quatrième coin, puis un cinquième, puis un sixième, puis un septième, et un huitième encore, ça défile les coins le long de la ligne, ça va bien finir par s’arrêter, ce n’est pas possible…

Et puis c’est alors que la tête me tourne et je tombe sur le sol pavé.

Y a pas de huitième coin, ni de septième d’ailleurs, ni même de sixième ou de cinquième. Non, y en a que quatre des coins.

Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, où que je regarde, c’est toujours que ce putain de mur qui fait que je me perds complètement parfois, quand l’obscurité m’aveugle, parce que c’est foutrement difficile de savoir où était le nord quand tu ne sais plus le nombre de tours que tu as fait sur toi même. Et que tout ce que tu vois c’est ce même mur que l’humidité a craquelé de salpêtre.

Un mur qui court, sans discontinuer, tel le long silence d’avant la tempête.

Quand les oiseaux aux longues ailes se sont tus, comme pour assister, hagards, au concert merveilleux et terrible de l’orage, et que le vaisseau va être battu par les vagues, remué et agité de hoquets, c’est un spectacle ça, c’est beau, quand les déferlantes s’abattent sur le gaillard avant et que ça te trempe tout d’un coup, et que tes frères s’agitent comme des pantins, pour se nouer aux cordages ou pour attacher les canons parce que gare, un canon si ça part et que ça écrase, ça gâche le plaisir.

Je tourne en carré.

Je te parle d’obscurité parce que ces murs qui n’en font qu’un ne soutiennent aucun ciel. Non, c’est un autre mur qu’ils portent, un mur tout noir aussi, mais d’où, une fois par jour, tombe un œuf.

En fait je pourrais croire qu’y a une poule là haut, enfin que son cul c’est ce mur là, et que ça s’ouvre pour me donner un œuf, une fois par jour.

Je pourrais croire ça si y avait pas, en même temps que l’œuf, une cruche que ces fils de putains me descendent avec une corde. Une cruche avec de l’eau, salée.

C’est même pas de l’eau de mer qu’ils ont mis dedans, aucune mer n’a autant de sel. Peut-être qu’un ou deux de ces porcs a vidé sa vessie dedans.

Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest.

Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest.

Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest.

Un mur.

Alors voilà, y a un enseignement que je veux te donner, avant qu’en même temps on ne commence et qu’aussi vite on ne finisse, avant même les présentations, avant toutes ces choses peut-être futiles que je vais t’écrire.

Et avant, aussi, que je ne perde complètement la tête à toujours essayer de repérer d’où vient le bruit des mouettes pour savoir où est le port, et pour oublier ce maudit mur que je fixe depuis je ne sais combien de lunes. Et même si je n’ai jamais trop aimé les mots, je me dis que pour une fois, ils peuvent bien être utiles, au moins pour toi.

J’ai gardé une pièce dans mes cheveux. Au cas où. Ils ne l’ont pas trouvée. Je l’ai mise dans la cruche le deuxième soir, quand ils l’ont remontée.

Le lendemain la poule a de nouveau chié la cruche avec son œuf dedans. Mais à la place de l’eau y avait une grande craie.

C’est un truc qu’on m’a appris.

J’aurais pu utiliser cette craie pour un truc plus malin, comme demander grâce.

Mais une des dernières choses que je conserve encore, c’est mon honneur. Et tu peux diablement me croire sur parole, et tu sauras peut-être que ma parole vaut cent fois, mille fois tous les trésors du monde. Tu peux diablement me croire sur parole au sujet de cet enseignement que je vais te donner. Pardon encore, j’écris pas très bien, j’écris comme je parle, et en plus pas souvent, et puis je fais des pâtés à cause de l’obscurité et parce que je suis un peu excitée.

Mon enseignement, c’est qu’y a qu’une seule chose que tu doives fuir toute ta vie durant. Plus que les hommes, et plus que la Mort.

Non ma fille, le pire, c’est l’enfermement.

C’est devenu un lieu maudit ici, le « Donjon Rouge », qu’on l’appelle entre nous. Avant ce fut le paradis de ceux qui passèrent leur existence damnée sous le pavillon noir. Jusqu’à ce que les culs bénis, à force d’appeler le malheur sur nous, fassent s’ouvrir la terre.

Tout ça on me l’a raconté. J’étais pas là encore. Maintenant, à cause des tuniques de sang des soldats de ce roi qui n’est même pas anglais, c’est devenu le « Donjon Rouge ». C’est de la poésie.

Tu l’auras remarqué, mon petit trésor, je n’écris pas comme le font ces ladies confortablement assises au chaud dans de mignons boudoirs roses, les yeux clos par peur de brûler leurs jolies petites lèvres en les trempant dans une tasse de thé immonde et fade. Ou bien abritées sous des ombrelles qu’elles font venir de Chine, et elles attendent docilement le moment répugnant où elles vont devoir, ( devoir, oui ), subir les assauts de leur gros porc qui va les embrocher en suant.

Moi les ombrelles, je les brûle. Le soleil, c’est bon pour la peau.

Mon père était procureur. Un soir où il fut saoul, ivre de liqueur, ivre de son pouvoir d’homme, il culbuta la domestique dans l’arrière cuisine, au milieu des poissons et du lait qui débordait des pots, alors que sa femme brodait calmement à l’étage. Il ne m’a jamais dit si la fille était d’accord. Je suppose que oui, sinon elle aurait sauté sur des balles de foin ou se serait inséré des aiguilles à tricoter pour me faire sortir de là avant que je me mette à brailler.

Je naquis donc à Cork, en Irlande, non loin du port. Le procureur me reconnut et me protégea de sa femme, qu’il répudia d’ailleurs. Le port me vit grandir, et comme un père, il me montra la vie. La misère rouge, les gosses qui chassent les rats dans les égouts pour les manger après, cuits à la broche, et ensuite ça fait vomir. Le sang dans les rues, qui se mélange à l’odeur de la pisse froide et de la semence chaude, et du poisson avarié, bien sûr. Et puis les putes aux dents noircies, les faces rouges des matelots, vérole et mauvais alcool.

Mais derrière ça, beaucoup plus grand, beaucoup plus vaste, l’Océan. Et les navires.

Tu comprends ? La crasse ou les ombrelles. La mort ou l’enfermement. Ou alors l’horizon, l’océan. Le choix fut vite fait, et ce fut mon destin. Le procureur m’emmena avec lui aux Amériques quand il en eut sa claque qu’on lui parle de sa bâtarde.

Quand je montai sur le vaisseau, et que les voiles se gonflèrent, ça me remua toute entière. Du bas du ventre puis vers le haut, brutalement, une explosion comme je n’en ressentis jamais plus, même avec Mary. Je te parlerai de Mary plus tard, sois sage. Et puis le feu dans les joues, les picotements dans les doigts. Plus tard je saisis que je jouis, ce jour là. Tu verras mon trésor, c’est tout bon.

Laisse la mer te prendre toute entière, tu ne seras jamais femme tant que tu n’auras pas ressenti ça, et crois moi, la mer est la meilleure des amantes.

Aux Amériques, je voulus la retrouver très vite, la mer. Je fréquentai des hommes rencontrés sur le port, des marins trouvés au fond des tavernes, encore empreints de son sel, et les sentir en moi ce fut, un tout petit peu, comme me sentir portée par elle à nouveau. Certains m’apprirent à me servir d’un pistolet, d’autres à manier le sabre. Je fus rapidement douée. J’appris à tuer aussi, ce n’est pas bien terrible tu sais, quand tu ne connais pas celui que tu es en train de triturer avec ta lame, je veux dire intimement. Au final, il suffit de se concentrer sur le plic-ploc que fait le sang qui coule et c’est comme une petite musique si tu fermes les yeux.

Ici aussi ça fait plic-ploc mais c’est pas pareil. C’est parce qu’y a de l’eau qui coule à travers le mur, ça a abîmé la craie un peu.

Les femmes sont plus fortes que les hommes, elles ont une plus grande envie de vivre, de sortir de la prison dans laquelle elles sont enfermées depuis que quelqu’un a décidé que c’est celui qui a une queue qui commande. Je commençai à m’habiller en homme. Mais ce fut jamais du travestissement, non. Je me vêtis comme j’en eu toujours l’envie. Pour me sentir moi. Pas parce que je voulus devenir un homme ou faire comme si. Pas de jalousie de cet ordre chez moi. Ce n’est pas pratique de ce battre en jupons, aussi. Et puis j’aime le regard des hommes quand ils me voient. Ils sont perturbés les pauvres bougres, ils ont presque déjà envie de faire dans leurs culottes. Tout leur misérable jugement repose sur l’apparence, tu le découvriras.

Je ne vais pas te donner de conseil pour être une femme, ma petite émeraude.

Je vais juste te dire ce que ça fait que d’être soi même quand on naît dans ce monde où les hommes croient avoir entre leurs cuisses le gouvernail qui dirige le navire. Mais leur sexe ne coupe pas, et ne tranche pas. Il peut briser, faire ployer, casser une vie. Mais il ne peut pas tuer. Même dur, il reste trop mou. Leur sexe ne les sauve pas non plus, quand un boulet les a coupés en deux, et qu’ils essaient de rattacher le bas avec le haut, ah ben c’est bizarre ça tient pas. Ni quand ils tombent à l’eau, et que le coffre de Davy Jones se referme sur eux. Et puis à la fin ils finissent toujours par appeler leur mère à l’aide. C’est étrange, c’est seulement à la fin qu’ils comprennent. Mais elle ne vient pas leur mère. Moi je sais nager.

Non mon rubis, vraiment, ne crains jamais les hommes. Ils sont comme toi, en moins forts, et avec plus de poils.

Je fuis les Amériques sur un navire qui partit au point du jour, et ce me fit à nouveau de doux picotements. Libre, et ma vie projetée sur le vaste océan. La Nouvelle Providence, mes premiers pirates, mes premiers corsaires. Ce fut autre chose, ça oui !

L’eau a dessiné comme une oreille sur le mur, ça donne presque envie d’y chuchoter.

Je fis sauter une oreille d’une balle, un jour. Un homme qui ne m’aima pas assez pour se respecter. Il la regarda par terre d’un air triste, son oreille, avant de s’enfuir. Je ne le revis jamais, je suppose que son oreille lui manque plus que moi.

Pierre la ramassa et en fit un collier. Ton talisman qu’il me dit. Il fut comme ça, Pierre Bouspeut. Coiffeur, tailleur, pirate, un homme aux mains de femmes et qui aima les hommes. La vie, un jeu. Il me confectionna une culotte de velours noir qui ne me quitta plus, comme une deuxième peau, parfaite. Une nuit, à la proue d’un navire, moi inondée de sang de tortue, mes longs cheveux roux sur ma poitrine nue et ruisselante, une hache à la main. Et Pierre qui rit. Les matelots du navire français se jettent à l’eau, ils se noient, et Pierre qui rit.

La vie est une farce, et la plus grande des aventures. C’est drôlement bon d’écrire tout ça, ça me fait naviguer un peu, un moment que je suis pas sortie, tu sais, je vois la mer tiens, derrière le mur. J’écris sur les vagues là, c’est joli.

Jack Rackham s’appelait Calicot Jack parce qu’il portait des culottes rayées. C’est Pierre qui me le présenta. Il tenta de le séduire un soir, mais Rackham en fut tout rouge.Un diable de pirate Jack et un amant plus que convenable, c’est assez rare.

Partager un hamac dans la moiteur étouffante de la cabine, alors que le roulis du navire accompagne le pendule de ses reins au creux des miens, délicieux. Il me semble que la mer se joint à nous.

Il aima trop le rhum, comme tous les hommes. Moi, j’aime avoir l’esprit clair, mon saphir. Il faut être sur ses gardes constamment, ici bas, prête à dégainer à tout moment. Quitte à se tromper, parfois. Mille excuses, un baiser.

Jack me déçut pourtant. Une seule fois, et ce fut bien assez. Ivre, comme presque tous les autres, et voilà qu’il se cogne la tête au chambranle de la porte de sa cabine en voulant attraper son sabre. Je lui plantai mon couteau dans la main gauche, pour le stimuler un peu. Normalement, ça réveille. Faut que je fasse vite, la craie est drôlement petite maintenant.

Mary et moi furent les seules à nous battre ce soir là, deux lionnes cernées et assoiffées de sang, plus hautes, et bien plus fortes que tous ces hommes qui nous regardèrent fendre en deux les curieux qui voulurent nous approcher de trop près.

Mary fut divine, sous cette lune sanglante. Jamais elle ne me parut plus belle.

Mary Read fut mon amante, mon amour, ma mère, ma sœur. Elle nous accompagna pendant six mois lors de nos raids dans la Caraïbe. Comme moi, elle choisit de se vêtir à sa guise. C’est sa mère qui lui enseigna, me dit-elle un soir, dans le tendre de l’oreille. Mary grandit dans la rue, dans la crasse. Elle aussi avait choisi l’horizon, pour survivre. Elle sut me prendre sans erreur, une nuit, au creux du hamac. Son souffle fut comme la brise avant l’orage, son sexe salé comme une huître, les yeux clos, ce fut la mer qui me submergea.

Ma petite perle, je crois que c’est sa langue qui te déposa en moi.

Elle fit sauter deux, trois têtes aux yeux surpris, avant de disparaître, la crinière en feu. Sans un cri. Ma Mary.

Pas eu le temps de me trancher le gosier. Plus de balle pour me brûler la cervelle. Puis le noir du mur. Ils me firent sortir, quand ils pendirent Jack et les autres frères. Mais pas Mary. Jack avait son calicot bariolé. Digne, mais il me fit tout de même un peu pitié.S’il s’était battu comme un homme, il n’aurait pas eu à mourir comme un chien. Je lui criai ça. Ce fut ma façon de lui dire au revoir, et merci. Il me sourit.

Jack sait que j’ai toujours raison, au fond.

Voilà mon petit diamant, ma petite étoile. Tu en sais un peu plus que quand tu commenças à lire. Quelques petites choses que tu garderas un peu comme un trésor. Ne crois pas ce qu’on te racontera sur moi, tout ne sera pas vrai.

Tu sais, j’ai discrètement filouté pour pouvoir te parler un peu. Et puis même si je n’ai jamais vraiment eu peur de la Mort, voir ses amis se balancer tout violets et bouffis, ça fait réfléchir. Et le seul moyen que j’ai trouvé pour gagner un peu de temps avant d’aller retrouver mes frères à la grande valse des pendus, c’est de dire que j’avais quelque chose dans mon ventre. Alors je vais faire un peu comme si c’était vrai, et que peut-être alors il se passera un truc. Peut-être que tu vas sortir de moi un jour, et que je serai assez vivante pour te voir. Pour te toucher. Et te dire de vivre comme tu le veux, et de devenir une femme surtout, et d’en être fière.

Je vais tenter un dernier tour de magie ma chérie, ça va les épater, tu vas voir.

Oui je fais comme si t’étais une fille déjà, je le sais, je vois pas ce que je pourrais pondre d’autre moi, qu’une fille. J’ai souillé un galion de choses dans mon existence, mais jamais mon honneur. Une femme, c’est plus fort qu’un homme, retiens ça.

Je m’appelle Anne Bonny ma petite chérie, et je suis ta maman. 

Inscription trouvée sur le sol de la cellule VI droite. Occupante disparue. Recherche en cours.

Intendant royal, James D. Burke.

Port-Royal, Île de la Jamaïque, 26 décembre 1721.