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lundi, 29 mai 2017

CHARITÉ BIEN ORDONNÉE COMMENCE PAR SOI-MÊME

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Je suis souvent ébahie quand je vois dans ma timeline twitter ces messages de meufs féministes militantes ultra bienveillants et qui rappellent sans cesse de s’aimer soi-même. Ça me fait toujours un peu bizarre. Ces injonctions à l’amour de soi en 140 caractères, souvent aux alentours de 22h quand l’heure d’aller se coucher et d’être inévitablement confrontée à ses propres pensées se rapproche. « N’oubliez pas les meufs, vous êtes les meilleures ». En substance.

Comme je n’aime pas les injonctions, et pas beaucoup plus ma propre personne, s’obliger à se dire les unes aux autres qu’on est fabuleuses à de quoi me gêner. Même si la revendication de fabulousness dans les milieux pédés et/ou queer ne m’a pas échappé, et que je la comprends même très bien dans certains contextes, il peut y avoir quelque chose d’un peu… forceur. Ouais, OK, on est fabuleuses. Et alors ? On en fait quoi de notre fabulousness, à 23h00 en pyjama ?

Et c’est alors que je compris. C’est pas arrivé d’un coup, les circonstances s’y prêtaient sans doute particulièrement bien. Attends, je contextualise un peu. J’étais en train de faire mon premier footing en short de l’année. Jambes blanches, épilation douteuse, cellulite au grand air pour la première fois en six mois. Le malaise, en somme. Mais il fait beau et j’ai bien envie de kiffer ce moment plutôt cool. Casque anti-relous sur les oreilles, appli de running en marche sur mon téléphone et message saccadé à intervalles réguliers – TEMPS 5 MINUTES DISTANCE 0,850 KILOMETRES etc. – (J’invente, cherche pas…) Justement, je profite de ce moment un peu détente pour écouter une mixtape d’un collectif de meufs plutôt cooles, que tout devrait me porter à aimer : la sélection, le délire des nanas en question, le fait que ça se prête pas mal au rythmef de la course à pied. Et pourtant, cette réflexion : « Qu’est-ce que c’est mal mixé quand même ! » Et la certitude que je n’aurais jamais formulé les choses de cette façon s’il s’était agi d’un mec.

L’avantage c’est qu’il reste encore quelques minutes/kilomètres à parcourir avant que ledit footing soit jugé satisfaisant. Ça laisse du temps pour cogiter. Pourquoi cette pensée-là ? Pourquoi avoir immédiatement dénigré le taf de ces meufs, alors qu’il est par ailleurs important à bien des égards ? Pourquoi au lieu d’avoir listé leurs mérites, je me suis arrêtée immédiatement aux défauts – réels au demeurant.

Parce qu’il y a une partie de moi, contre laquelle je passe pourtant le plus clair de mon temps à me battre, qui en revient toujours au fait qu’il y a bien des domaines dans lesquels nous sommes moins légitimes et donc pour lesquels nous devons faire davantage nos preuves que nos congénères mâles.

D’ailleurs, si je regarde autour de moi, combien de mecs sont en train de courir en même temps que moi. Plusieurs, beaucoup. Certains sont même torse nu. (Ouais, en avril, je sais…) Mais eux ne s’embarassent pas de questions comme : est-ce que ma culotte barre mon cul de vieilles marques moches ? Est-ce que ça se voit beaucoup, là, la cellulite ? Je suis pas trop rougeaude, là ? Et la liste est longue encore.

Le problème n’est pas tant de savoir si ces problèmes sont réels ou pas, on pourra en reparler à l’occasion, je crois que c’est plutôt de savoir de combien de menus plaisirs on se prive chaque jour, en se dénigrant systématiquement, même sur un tout petit détail. On a été bien modelées, et les voies de la déconstruction semblent impénétrables. Chaque jour apporte son lot de déconvenues et de nouvelles frustrations. Si aujoud’hui j’accepte ce bourrelet pas très magazine de mode, demain je devrais me battre pour accepter mes sourcils trop fournis, la nouvelle ride qui barre mon front ou les trois nouveaux cheveux blancs que j’aurais repérés dans un moment de rêvasserie dans la salle de bain. Et là il n’est question que du physique. Même si, je doute que ce soit si anodin que ça…

Ces réflexes quasi pavloviens sont présents dans tellement de nos actions, de nos pensées que nous perdons un temps précieux à lutter d’abord contre nous-mêmes. Les moins bien intentionné-e-s d’entre vous m’expliqueront ici que les premières ennemies du féminisme sont les femmes elles-mêmes. Tu te doutes bien que je n’irai pas par là. Et l’on pourrait passer un certain temps à discuter du pourquoi et du comment. J’aimerais te répondre viteuf : société patriarcale. Mais tu (surtout si t’es un mec) me demanderais de développer, et là, j’ai un peu la flemme, j’ai pas fini mes étirements.

Alors, je préfère te parler des meufs sur twitter qui postent des « N’oubliez pas que vous êtes fabuleuses ! » ou de cet ami à moi qui m’explique souvent que tenter de s’aimer soi-même juste un peu, c’est déjà alléger une partie de ses soucis. C’est un peu psychologie magazine à deux balles, mais, si l’on y regarde d’un peu plus près, on s’embarrasse quand même vachement moins. Et au lieu de focaliser sur les petits détails qui me bouffent la vie, genre, la circonférence de mes cuisses, je pourrais kiffer mes footing, tranquille. Ça, c’est la partie individuelle, et plutôt pragmatique. S’aimer un peu plus, c’est clairement perdre un peu moins de temps sur des broutilles chaque jour. Et si l’on ouvre un peu la perspective, se dire que la meuf à côté de toi galère et se bat contre les mêmes trucs que toi – peut-être pas exactement les mêmes mais tu vois ce que je veux dire – ça devrait nous permettre d’être un peu plus bienveillantes, un peu plus solidaires et donc un peu plus fortes dans nos combats quotidiens. En sommes, et pour le dire en bon français, un peu plus de YOLO pour un peu plus de fabulousness.

Leslie Preel

Leslie est née en 1987 et, comme toutes les personnes géniales dont on fait partie, se balade toujours avec un carnet pour écrire. Professeure de français dans un lycée du 9-5 (est-ce que tu as déjà vu une faute d'orthographe dans ses papiers ? Jamais), elle co-organise aussi le festival de la Zouz et rêve de concilier toutes ses passions. Je viens de réaliser que concilier était un mot drôlement sympa. Je le réutiliserai tiens.

Léa Le Faucon

Lea est née en 1986 et adore son crâne de chien, que son père a trouvé pendant son service militaire au Sénégal. Ancienne diplômée de l'école Estienne (BAH OUAIS), elle est actuellement directrice artistique dans une grosse agence et réalise des pubs pour Kinder (est-ce qu'il file des échantillons gratos ? Je demande juste). Son rêve est de devenir illustratrice/ tatoueuse/globe trotteuse. Ca ne devrait pas être difficile vu comment son boulot défonce.