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jeudi, 20 avril 2017

COMMENT COLE SPROUSE A RUINÉ MA VIE: LOVE, FANGIRLING ET AUTRES RÉACTIONS PSYCHOTIQUES

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Je suis lessivée. Lessivée comme jamais. La bave aux lèvres et le rimmel qui coule. Des semaines que j’arpente les tréfonds du web, les doigts tapant compulsivement sur le clavier ces deux mots qui ne me laissent plus aucun répit: COLE SPROUSE, aka Jughead de la série la plus dévastatrice émotionnellement parlant de l’année 2017.

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 Je suis une femme active à l’orée de ses 30 ans, plutôt droite sur ses guibolles et pas du genre à sombrer pour la première paire de couilles qui passe. Je suis installée dans mon train-train quotidien que j’essaie d’agrémenter avec un peu de fun parce que quand même, on est pas des bêtes. Aucune idée du pourquoi du comment, mais j’en suis là, à ce niveau de facepalm qui frise clairement le génie. Le bateau coule et je coule avec, sourire béat, tandis que ma tête tente désespérément de faire taire la même question qui tourne en boucle pendant que je me noie:

WHAT IS WRONG WITH ME?

Depuis ce jour, je suis à moi toute seule la salle de rédaction du magazine Star Club. Quelle est sa couleur préférée? Est-ce qu’il dort à gauche? Qu’est-ce qu’il pense des petits pandas? Quel est son plan pour instaurer la paix dans le monde? Est-ce qu’il aime les saucisses? Autant de questions débiles à laquelle il me faut une réponse histoire de pouvoir enfin fermer l’œil la nuit. Plus je creuse et plus je fais le lit de ma dignité agonisante dans une pléthore d’articles du Teen Vogue. 

À chaque photo de lui qui passe, je suis Louise Belcher, déchirée entre l’envie de partir loin et de gifler sa magnifique ignoble face, mâchouillant frénétiquement mes cheveux, la bouche tremblante et l’œil apathique.

Il paraît qu’il faut tuer ses idoles plutôt que de les laisser ternir. Dans mon cas, j’avais laissé au placard Luke Perry et autres Skeet Ulrich à mon entrée au collège parce que je tenais à mener une grande carrière d’adolescente désagréable et snob, spécialisée dans le roulement des yeux tout en fisfuckant le monde de mes jolies bagues tête de mort. Dans ces conditions, fangirler n’était plus envisageable.

J’ai eu pourtant des amourettes de gosses. Généralement toutes forgées dans le même métal: blondinet à tête de bébé dépressif (deux de mon panthéon se sont suicidés, pour vous dire que j’ai toujours eu le nez) et/ou s’apprêtant à faire un truc de gros rebelle, genre casser une guitare qui coûte un SMIC sur scène.

 J’étais un cliché, pur produit débile de la société. Depuis que je savais marcher, je romantisais les bad boys sans chercher le pourquoi du comment. Je me revois demander à mon père de refaire la tapisserie de ma chambre à base de photos de River Phoenix. Mais pourquoi donc? Ben parce qu’il est, beau, tiens.

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Je ne réfléchissais pas, pas assez de recul pour ça. J’étais dans le premier degré de mes sentiments. Découverte un peu bancale du cœur qui bat par l’intermédiaire d’une image de papier glacée. On était comme ça, on mettait intuitivement de côté le moche pour ne garder que le tangible. Cinq minutes, pouvoir se dire que ouais, les miracles, ça existe. 

Et puis j’ai fait mon examen de conscience, tourné autour de la question, bouclé le sujet.

Mes crush étaient morts. 

Case closed.

Du moins je croyais.

Nous sommes au mois de janvier. Riverdale sort du bois. Au générique, on retrouve de bien jolies personnes parlant à mes vieilles artères, Mädchen Amick en tête. La série est un teen drama, savant mélange de pom pom girl et de meurtre. Je suis la meilleure cliente qui soit pour ça. J’attaque la série comme j’en attaque mille par semaine: confiante dans mon choix de perdre magnifiquement bien mon temps et de fuir mes responsabilités avec brio.

J’aime depuis assez longtemps les trucs de teenagers, mais étonnamment pas quand j’en étais une. Y a toujours eu cette idée que tout ce que touchait une nana de 14 piges devenait de facto LA chose à éviter. Comme si sa parole s’inscrivait dans un crime à l’encontre de la culture avec un grand C (cette culture bien évidemment mieux représentée par l’adolescent de 14 ans au rire gras qui se la secouait en scred une fois minuit passée. Double standard.)

Je ne fais pas mon mea culpa mais j’avoue avoir été de ces nanas à la Daria Morgendorffer, divisant le monde en deux catégories: moi et le reste de l’humanité. Oui, j’ai fait la petite voix crétine pour imiter mes copines pas toujours des plus fûfûtes. Et non je n’en suis pas fière. Mais il y a cette idée qui nous colle au basques comme cet ex incapable de tourner la page: la débilité passe mieux quand tu te glisses sur la fréquence d’une gamine à l’acné bourgeonnant.

J’en sais quelque chose. Je dépasse pas la hauteur du trottoir et j’ai une voix de crécelle. Rouler des mécaniques n’était pas un choix, c’était une question de survie. Ça n’est pas un hasard. C’est à ce prix que je devais devoir payer ma crédibilité, sinon je pouvais repasser.

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Et puis il arriva à l’écran tel un ange tombé du ciel. Comme une punition divine, j’avais dorénavant ma croix à porter. Sourcils froncés et mains enfoncés dans les poches. Allure sombre de l’inadapté social bien comme il faut, distillant deux-trois sarcasmes bien sentis.

Mais qui es-tu petite créature de la nuit? 

J’ouvre Google. Tape Jughead.

La pente fatale. Le piège se referme.

Je ne connaissais pas vraiment Cole Sprouse, du moins je le connaissais sans le savoir. Fils de David Schwimmer dans Friends, celui de Charlize Theron dans Intrusion, puis pour finir celui d’Asia Argento dans le très fucked up The Heart is Deceitful Above All Things, il avait évolué au même rythme que moi. Mais la puberté ayant fait un tel travail d’orfèvre, il était difficile d’y voir clair. Toutes ces années, là, devant nos yeux, grandissant lentement mais sûrement, sans que nous nous doutions de ce qui nous attendait.

Flanqué de son frère jumeau, Dylan (parce que oui, bien évidemment, il y en a deux, Dieu dans toute sa sainteté est parfois un esprit généreux), il devient la jolie gueule de la sitcom estampillée Disney, La vie de palace de Zack et Cody, suivie de La vie de croisière. Blonde chevelure à la mèche très Justin Bieber, il interprète l’intello relou qu’on aurait envie d’accrocher au porte-manteau par le calbut s’il n’était pas aussi mignon. 

(Tu peux dorénavant me demander n’importe quoi sur ces deux séries dont j’ignorais tout il y a à peine un mois car comme je te le disais, en 2005 je n’avais plus aucune âme).

Un punkos comico-underground au pays de Mickey. Comment vouliez-vous que je reste de marbre face à ce slide considérable?

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Mais je n’avais pas l’intention de m’arrêter en si bon chemin. Je checke son twitter. Le mec a de l’esprit. Du genre vraiment drôle, à rigoler toute seule comme une débile dans le métro (oui, j’ai été jugée).

Pour continuer dans le fun, il tient aussi un compte instagram où il s’amuse à prendre en photo celles et ceux tentant de voler un cliché de lui, en mode western moderne 2.0. 

Bien sûr, le listing ne s’arrête pas là. Lors de mes divagations nocturnes, je découvre qu’il est photographe de mode (pourquoi pas) et je mets en lumière un hiatus dans sa carrière: l’université… et penses-tu bien que dans ma folie destructrice, j’allais pas passer sur ces cinq années là.

[WARNING]Si tu t’attends à des compte-rendus de soirées alcoolisées ou des mug shots après des vols de bagnoles, tu peux arrêter l’article. Car Cole Sprouse n’est visiblement pas ce genre de loustique. Non madame, il est pire.[WARNING]

Cole Sprouse a été un étudiant en anthropologie. EN ANTHROPOLOGIE. Et pas du genre à la petite semaine.

Du genre à être président du club. 

Cody Martin style. 

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Et pour rajouter dans le hardcore, le dude a également sorti de sa manche un tumblr-expérience où ses fans ont gentiment servis de rat de laboratoire, interrogeant la notion de célébrité et le rapport entretenu avec le public (au passage, le monde entier l’a détesté pendant cinq secondes et demie après cet épisode, si tu veux te coller un mal de crâne considérable, un fan encore plus cinglé que toi et moi a repris les vieilles notes pour faire revivre le fameux site supprimé par l’intéressé). http://coletureconceptarchive.tumblr.com/

Mais même si l’entreprise s’est révélée quelque peu bancale, elle a soulevé une question qui mérite qu’on se pose pour y réfléchir: pourquoi on l’aime, ce petit con? Parce qu’il a l’art d’être là où on ne l’attend pas et te fait ça avec une aisance déconcertante? Parce qu’il te parle de façon intelligente de son personnage, d’asexualité et d’aromantisme comme tu vas faire tes courses le dimanche? 

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Possible. Mais pas que.

 D’où vient cette attraction? Pourquoi le besoin viscéral de connaître le moindre recoin de son âme? Pourquoi des heures à décortiquer ses phrases mot par mot? Pourquoi un tel rayonnement lorsqu’il porte un simple marcel? Pourquoi je ne suis pas une des pierres de Riverdale? Pourquoi pourquoi pourquoi?

Parce qu’on est cinglé?

Peut-être.

Mais le truc reste quand même plus subtil que ça.

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Chacun voit midi à sa porte. Il représentera la prince charmant pour l’une, le meilleur pote idéal pour l’autre. Un peu comme un transfert de nos fantasmes les plus profonds, on voit ce que l’on a envie de voir, on prend ce que l’on a envie de prendre. Il n’existe pas en tant que tel, déshumanisation totale de cette figure que l’on pétrie en fonction de l’image que l’on se fait de lui et de l’image qu’on a surtout envie d’avoir.

Un jeu de dupes partagés entre le fan et l’artiste. Accord tacite signé entre deux parties que tout doit réunir.

Le fangirling au final, c’est un peu la catharsis du XXIe. Il me montre ce que je veux: l’inaccessible, tout en ayant conscience des limites de l’exercice.

Est-ce que ça doit rendre le sujet moins intéressant pour autant?

Hell no.

Ça n’est pas un développement psychologique faisait partie intégrante de l’adolescence. On voudrait que la fille, une fois arrivée sur l’autoroute de l’adultat, raccroche l’émotionnel pour être prise au sérieux dans le grand monde. Comme je le disais auparavant, une gamine a autant de poids argumentaire qu’un cadavre en décomposition. Alors que le geek au masculin peut collectionner des poupées de mecs en slip rouge jusqu’à pas d’âge ou triper pendant mille heure pour un concert à la con, une nana doit se retenir de trouver un truc cool sous peine d’être cataloguée d’ado attardée pour les uns, mouilleuse pour les autres?

À la limite, si j’ai envie de fangirler, où est le problème? Est-ce que ça me rend moins capable de remplir ma déclaration d’impôt Est-ce que ça m’empêche de trouver le dernier album de Boss Hog plutôt pas mal? Est-ce que ça m’empêche de finir ce bouquin de Sénèque? Est-ce que ça m’empêche de monter aux barricades en hurlant «A bas cette société de merde»? 

Et surtout, est-ce que ça m’empêche de voir d’autres qualités, mis à part le physique, chez une célébrité?

Alors oui, j’ai bientôt 30 balais et j’attends avec impatience la fanfic qui réunira Cole et Harry Styles, que je pourrais lire en mangeant mon sandwich aux œufs et au bacon, dans mon petit pyjama Serdaigle. Et puis j’attends aussi de le voir évoluer dans sa carrière, curieuse de ses choix artistiques à venir. 

Parce que 30 is the new 13.

De toute façon, je fais ce que je veux.

Je suis une adulte.

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Stenia est née en 1987 et a une affection particulière pour ses chaussons chauffants. Passionnée de punk et de chanteuses gueulardes, on avait repéré son super boulot de journaliste sur twitter et on s'est permis de lui écrire un petit mail un peu suppliant (on a pas de face, kesstuveux). On est ravies que cette plume douée ait rejoint l'équipe, parce qu'on apprend toujours des trucs, et on les apprend de manière chouette, quand on lit les papelards de Stenia.