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mardi, 07 novembre 2017

Comment un vélo dans le noir et Clotilde Chaumet ont tenté de me tuer

Par
illustration

SMS d’une amie. « T’as déjà essayé le Dynamo cycling ? C’est tellllllllement physique ». Comme une allitération en L préfigurant déjà l’effort. « Non. Qu’est-ce que c’est ? » SMS-je. « T’es dans le noir, sur un vélo et tu pédales pendant 45 minutes en soulevant des altères sur du Rihanna ». Ah oui. Ah non.

Finalement ah si quand elle me propose de l’accompagner à son troisième cours de torture. Quelques heures avant : « Prépare-toi » … Tant que ça ?

19h40, 14 rue Saint Augustin 75002. Déjà, devant l’entrée bien proprette des locaux on est attirées par un petit parfum aux accents zadiguevoltairiens. On entre. Tout est blanc, tout est beau. Un peu à l’image des gens ici. Coucou les mannequins derrière le comptoir. On signe le registre de présence comme à la fac et on récupère de vraies chaussures de vélo comme des pros.

Dans le vestiaire flambant neuf, les sportives enfilent leur maillot fluo instagramable. Moi, j’ai pris mon short cycliste Adidas acheté pour mes 14 ans et un crop top Monop qui dit « Par ici la plage ». Ça tombe bien, j’entends de la musique digne des soirées paillotes sur sable fin traverser les murs. Peut- être qu’on va autant s’amuser qu’au 15 août dernier.

La salle des fêtes est plongée dans l’obscurité. Seules quelques petites leds permettent de distinguer la quarantaine de vélos qui forment un U autour d’un vélo central surélevé. On avance dans la black room et c’est là que mes yeux tombent sur deux bougies toutes Muji mimies posées sur l’estrade. Ou la scène. Ou le podium, je ne sais pas encore.

Vite, il faut régler sa bécane avant le début du cours. Mon amie aguerrie essaie de me montrer les réglages. « Dévisse et mets ta selle au niveau de ta hanche ». Je tente mais rien ne se passe. Pareil pour le guidon. A côté, toutes les filles pédalent déjà à 200 à l’heure. Je chope par la manche une mannequin. Il faut juste tirer en arrière la visse, dit-elle. OKAY.

Je monte sur la selle, c’est le moment de clipser ses godasses aux pédales. Comment qu’on fait ? La staff est toujours là. Je demande. Elle m’entend pas. Je crie. Elle m’entend. Elle prend mon pied. Ça marche pas. Après trois minutes de galère, elle finit par hurler : « DONNE UN GRAND COUP DE TALON ARRIERE ». Magie, les clips s’enclenchent. Avant de filer elle ajoute : « TU RESTES TOUT LE TEMPS EN DANSEUSE ». Hum hum.

Y’a plus qu’à pédaler. J’observe. Sur les guidons, une serviette immaculée, un compartiment avec des altères et une place pour poser sa bouteille. A ma droite, je devine l’habituée vu ses abdos et sa brassière floquée. A midi deux vélos est, je distingue une espèce rare dans le coin, le mâle, et derrière lui une glace qui court tout le long du mur, histoire d’agrandir l’espace bien confiné.

J’oubliais… La clim souffle comme une brise de désert sur le même air de parfum fillasse qui nous a accueillies. Suer d’accord, puer jamais.

Une voix s’élève dans la salle. Impossible de comprendre un traitre mot mais cette sonorité me rappelle la dame qui vendait des téléviseurs à la foire du 1er mai période 1990. Ah ! C’est une des mannequins vitrines de l’entrée. Ah d’accord c’est la coach. Clotilde, de mémoire d’email reçu la veille. Coucou Clotilde. Clotilde… AH MAIS C’EST CLOTILDE CHAUMET ! -Alias la gourou yogi aux 45 000 followers Instagram, ex égérie Nike qui sent bon le healthy coolos living-.

Donc Clotilde se met à sauter de gauche à droite en balançant les bras comme dans un clip de gangsta. Elle hurle dans son micro -oui, elle porte un casque micro- de sages paroles stimulantes :

« ALLEZ ON LACHE RIEN, ON Y VA, ON LACHE RIEN, APRES CETTE JOURNEE ON PENSE A SOI PUTAIN ».

A ce stade, je pense surtout à mes cuisses qui sont déjà en feu. Mon cerveau compatit et, rusé, me souffle : « Oulalala, elle va pas m’emmerder longtemps celle-là. Je vais pédaler assise, point barre, et ne rien ficher d’autre ». Alors forte de ma rébellion, je m’assois peinarde sur la selle quand toute la troupe des bikers continue, elle, à préparer les JO. Manque de bol, Clotilde doit renifler mon esprit réfractaire et vient sauter du côté de chez ouam. Je fais semblant un peu. Elle repart. Me rassois. Elle revient. Me relève.

Problème. Même relevée, faut avouer que mon dynamisme n’est pas flagrant. Clotilde l’a vu. Elle s’approche. Ses lèvres bougent. J’entends rien. « Tu parles français ? » she asks. Je me marre parce que sa voix est douce et n’a rien à voir avec celle qu’elle utilise pour son show. Elle poursuit : « Cale ton rythme sur ta voisine ». Wait. La formule 1 à côté-là ? Ahahahahah. Pendant deux secondes je lui fais plaisir. Je meurs. Clotilde se barre. Je me rassois.

Ah tiens, le chromosome Y en face pédale aussi fesses sur selle. #IMNOTALONE.

A certains moments, on a le droit de s’asseoir en tout bien tout honneur pour passer sa serviette blanche sur sa nuque dégoulinante et remplir son gosier. Le temps de me dire qu’une bière sous le coude, là, ce serait beaucoup plus sport. Y’a bien du beer yoga ou du goat yoga alors pourquoi pas du beer cycling.

Sur ces entrefaites, Justin Bieber et Selena Gomez nous rappellent à l’ordre pendant que Clotilde poursuit sa danse de combat. Elle donne les ordres : « ALLEZ EN BAS ! DEUX ARRIERES, DEUX DEVANT ». En gros on fait des pompes en pédalant. Easy.

P’tite pause. La GO monte sur le vélo central, celui qui domine le royaume. Elle continue à balancer les bras en l’air pour bien montrer qu’avant tout, le Dynamo est une fête. La première fille à sa droite fait aussi la ola du bonheur et se fend même d’une petite choré stylée tout en lançant un « YEAHHHHHHH » tonitruant. Mes yeux s’écarquillent dans la pénombre. Mais qui sont ces gens ? Quels sont leurs réseaux ?

Comme je suis là et pas ailleurs, je me force à rejoindre leurs rangs. Hop le petit push-up sur le guidon. Ce faisant, mon regard croise ma silhouette sur le miroir mural. « ET ON Y VA EN BAS ! ARRIERE ! ». Mon reflet crie la douleur quand tous les maillots fluos remontent leur derrière avec la grâce des tzars du Bolchoï. Mes cuisses flagellent.

Pour qu’on soit pleins de zenitude Clotilde éteint les bougies Muji mimies. #nuit. « T’ES SEUL AVEC TOI- MEME. OUBLIE TOUTE TA JOURNEE. DONNE-TOI, T’ES LA, T’ES LA POUR TOI ». Puis elle rallume la flamme olympique. #jour. « BAS-TOI ». #Nuit. « T’ES PLUS FORT QUE C’QUE TU CROIS » #journuit. En fait Clotilde rappe sur des chandelles et s’en sort plutôt pas mal. Il y a du Diam’s sous ses mantras. Et dans ma tête c’est un compliment parce que j’aime bien les textes et le flow de Mélanie Georgiades. #YacommeungoutdehardcoreYacommeungoutdeboulettesurlesondesalorsondécolleouaisouais.

Moi, je ne décolle pas vraiment. Je lâche du lest sur ma résistance au vélo concept et finis en danseuse pour de bon. « JUSQU’AU BOUT ALLEZ ». Mes genoux tremblent sur Beyoncé jusqu’à ce mot salvateur : « REPOS ».

Ou presque. Il faut bien s’étirer. Je sens venir le problème : « Comment j’enlève mes pompes ?». Une minute plus tard, toutes les nymphettes ont un peton sur le guidon. Moi je suis coincée dans mes basques. Je balance mon pied au hasard pour me délivrer. No success. Pas le choix, j’appelle ma fit voisine au secours. Elle m’entend pas mais comprend. Elle répond, j’entends pas. Elle se rapproche, là j’entends. « DONNE UN COUP D’PIED A L’EXTERIEUR ». Ok. Je le fais. Ça marche. CA MARCHE ! C’est toujours mieux avec les sous-titres.

Survient alors une sensation bizarre. Je manque tomber du vélo et comprends que mes jambes ne répondent plus. Faisons comme si de rien n’était. Je tends même ma jambe jusqu’au guidon mais trop tard, j’ai raté tous les étirements. #courbaturesbisous.

Clotilde prend le temps de saluer ses fans, son public, de nous remercier : « ON S’EST DEPASSÉS ENSEMBLE ! MERCI POUR TOUTE CETTE ÉNERGIE ». Sur mon petit vélo, je ne suis pas certaine de vouloir lui rendre la pareille. Mes cuisses sont un puits de souffrance. Je veux feinter mais ma démarche trahit.

De retour aux vestiaires, les trentenaires CDIcoolisées font la queue pour une douche. Je clopine jusqu’à elles avec le gel bio PH neutre que j’avais pris pour éviter les savons chimiques. Dans les cabines – pommeau effet pluie- je découvre des flacons Cowshed (23 euros l’unité). Je comprends mieux le prix des 45 minutes de mutilation (30 euros l’unité). Ici, tout est fourni : serviettes, eau micellaire, coton double face, élastiques ou sèche-cheveux ioniques.

Je vente ma crinière à côté d’une brune fortement tatouée, je me rhabille et fais le bilan. J’ai été coachée, cowsedée, ionée mais j’ai surtout la sensation d’avoir été un poil trop Dynamo capitalismée. Les bougies Muji-mimies, je les laisserai donc aux autres, le tout sans rancune mais auréolée de souvenirs grâce aux courbatures bien vivaces plusieurs jours après cette célébration musculaire. 

Maxime Roy

Maxime Roy est né en 1986 et adore sa cafetière. Graphiste et illustrateur (t'as d'ailleurs surement vu son travail chez Gonzaï, fais pas genre), il nous en a mis plein les mirettes en illustrant un papier sur Conan O'Brien : sérieux, t'as vu les couleurs, les formes et tout ? Un breton plutôt malin avec ses mains, même si il ne sait pas encore siffler correctement avec ses doigts.