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lundi, 04 décembre 2017

D’après une histoire vraie

Par
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Je suis un cliché.
Un tabou aussi, mais ça, on reparlera plus loin.
Je disais, je suis un cliché, l’exemple qu’on cite au café quand on veut (se) rassurer une copine qui arrive pas à « en avoir » .
Mon histoire commence par un constat gynécologique alors sans appel : bien que mon fiancé n’ai été que tardivement invité a tester sa fertilité
« i’m the one », j’ai un dysfonctionnement hormonal identifié. J’ai des difficultés à tomber enceinte « spontanément ». C’est à dire : en baisant. Je pose ça là avec le reste des happy-end Disney et je reviens.
Je disais, je ne tomberais pas enceinte normalement, je suis une nullipare déréglée. J’en suis là, aux portes de la PMA (procréation médicalement assistée). Science je crie ton nom.
Trois mois d’examen plus tard ce à quoi on ajoute trois mois supplémentaires de stimulation hormonale et deux inséminations - stériles, on y est. Jamais deux sans trois, ça a marché. Je deviens une primipare et je ne comprends toujours pas le principe de comptage en semaine aménorrhée (m’expliquer en MP). Mais le principal c’est que je suis en cloque.

En novembre 2014 je donne naissance à un petit garçon.
Depuis pas question de contraception parce que « pas de grossesse spontanée possible » est toujours d’actualité.
C’est la fête du slip, on profite des joies de notre nouvelle vie de jeunes parents insouciants-épuisés.
Alors bien sûr on nous bassine « mais tu verras le retour de couche c’est possible, c’est même fréquent dans ton cas ». J’ai pas du coucher assez parce que de retour, il n’y pas a eu.
Même si je ne voulais pas y croire, je me disais « eh pourquoi pas moi » ? C’est arrivé à ma copine Hélène, elle a même deux paires de jumeaux à la suite. J’en demande pas tant hein. Mais après presque trois ans de fertilité zéro, j’avais accepté l’idée que ça ne marcherait pas « tout seul ».

L’idée de n’avoir qu’un enfant était acquise et je dois même dire carrément bien acceptée pour nous. Pourquoi deux enfants. C’est quoi cette loi du nombre ? On a bien deux pieds, donc deux enfants c’est la base. Je saisis pas. Enfin on en est là. On est trois. On est bien comme ça. Et si on devait se faire un +1, on en repasserais par là ?
On fera ce qu’il faut. C’est ce qu’on s’est dit. Mais pas tout de suite hein. J’ai une épilation au laser à finir moi.

Je crois bien que c’était un matin. C’est pas important mais ça compte.
Je ne suis pas dans mon assiette, c’est même mon assiette qui n’est plus dans moi. Je ne suis plus qu’une giga-nausée. Au bout de cinq jours, je me rends. Je tente le bâtonnet. Je n’ai jamais fait le bâtonnet, pas besoin, jamais eu de soupçon. J’en achète trois pour la peine. Je m’installe. Je lis la notice, je m’exécute, j’attends. Je ne sais plus si c’est un smiley ou la version croix mais bon ça dit « enceinte ». Je souris. C’est bête. C’est une petite revanche. MOI AUSSI J’AI LE BATONNET LES GARS ! Moi aussi j’ai droit à la « vrai » surprise des mystères de la vie. Sur le coup on est contents, un peu dépassés mais c.o.n.t.e.n.t.s.

Et puis c’est moins drôle. Je panique. Je subis. Tout est éprouvant.
D’abord mon état. Les nausées interminables, la fatigue de l’extrême, mon cerveau qui intègre pas bien l’information. Un mont d’oestrogène et de culpabilité se font face. kif – kif. Je ne suis pas ravie-ravie.

J’en viens à je suis un tabou. Je devrais être heureuse. C’est un bébé miracle. Pour le moment c’est plus un bébé tourment. Il m’empêche. Il n’était pas censé arriver comme ça. On m’avait dit « pas spontané ».
Comme je suis disciplinée j’y ai cru.
La tâche à venir me parait immense. Pas simplement la grossesse mais l’après. La gestion des deux. L’énorme fossé avec l’entourage se creuse.
Tout le monde s’en réjouis et moi je chiale. J’étais bien comme ça en coloc à trois et dans ma version « hormonalement dysfonctionnelle » et sans poussette, sans couche, sans reflux gastriques.
En fait c’est en devenant « normale » que je disjoncte. Deux enfants d’un coup là, ça me fait comme un froid dans le dos. La logistique, la charge de travail, les semaines de privation de sommeil, les embouts de mouche-bébé, les millier d’ampoules de Camilia… Je n’ai pas envie d’un nourrisson. C’est dit. Je n’étais pas prête et pourtant pas question d’avorter. C’est maintenant ou jamais. La pression est là. Si jamais tu avortes et que admettons dans trois ans t’en veux un autre et que ça marche pas, tu vas faire quoi ? Te refaire les shoot d’hormones ? Prise au piège. Je n’arrive ni à me réjouir, ni à accepter vraiment. C’est la résignation. Et l’indignation aussi. Des autres surtout quand j’évoque le complexe ouvertement, c’est l’opprobre.

Et pourquoi on mets trop souvent la femme qui porte la vie en position de grosse sainte de l’existence sur la terre ? Non en fait je m’en fous.
D’un coup on serait une sorte de relique sacrée. Presque redevenue vierge. Ben voyons. Rien ne doit salir ce corps pur, ni produits, ni pensées. Rien de gras, rien de rouge, rien de cru, rien de rien. On est réduit à un corps-vaisseau et on a pas notre mot à dire. Et c’est pas parce que oui j’ai la chance de tomber enfin enceinte par les voies du vagin que je dois m’en réjouir coute que coute. Je suis à sec, j’ai plus de crédit. J’ai utilisé mon PEL de culpabilité. J’ai beaucoup réfléchi et puis je me suis dis merde. J’ai jamais voulu être une mère parfaite pour le premier, je ne serais pas une multipare irréprochable non plus.

Avec un peu de recul j’ai aussi analysé que mon incapacité à me réjouir dépendait beaucoup de mon problème avec les divisions. Déjà au CM1 c’était compliqué, j’ai repiqué. Prenons 1 femme, moi, qui se divise déjà en 3 (mon taf, mon fils, mon mec) dont le produit devra à nouveau de diviser en 1. Il reste quoi, pas bezef. La gestion du quotidien (course, lessive, tâches ménagères, les bains, les repas, les histoires du soir…)
Après l’épisio on peux me greffer un autre bras ou quoi ?
Vous devez vous dire « mais est-elle heureuse maintenant ? » La magie de l’échographie, le tête à tête, la mélodie cardiaque, j’ai fait la paix avec « ma spontanéité ».

A celles et ceux qui seraient tenter de me taxer d’un mini-matricide - j’y ai pensé aussi – je dis : il n’est pas question d’amour ou de mal amour pour ce futur enfant mais de porter un peu ses ovaires et dire enfin que ce n’est pas toujours un état de grâce. C’est plus complexe que ça. Quand un mec dit « je ne réalise pas encore, on verra quand le bébé sera là, ça fera peut être son chemin » c’est OK mais quand l’arche hormonale déballe  son spleen (et allume une clope) on juge, on se regarde en coin, au mieux on cherche à changer de sujet.

Je suis un cliché mais pas celui qui peut vous rassurer.

NDLR : depuis la rédaction de cet article l’intéressé ne s’est pas rétractée sur ces propos mais attends avec un impatience d’inscrire le nom de son nouveau locataire sur le bail. Pour la vie.

Amina Bouajila

Amina est née en 1989 et possède un VTT tout dégueu qu'elle aime pourtant d'un amour fort. Détentrice de tous les diplômes coolos (BTS Graphisme Print + Equivalence aux Beaux-Arts + Formation de plasticienne aux Arts Déco), elle illustre beaucoup et tatoue aussi en handpoke, en attendant de voir Marilyn Manson sur scène et de vivre de son travail. On croise les doigts pour elle.