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mercredi, 21 septembre 2016

Délit de faciès

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Vendredi 15 juillet 2016, en plein cœur du bois de Boulogne se tient une soirée qui sent bon la bière sans gluten et la musique biodégradable. La jeunesse parisienne vient y feindre la joie de vivre, parce qu’après tout, on a beau être un lendemain d’attentat, ça reste vendredi soir.

L’événement débute de manière classique, deux amies discutent. Un premier jeune homme s’approche, entame la discussion et manifeste progressivement un intérêt plus prononcé pour une des deux jeunes filles.

Mettons fin au suspense, la jeune fille qui se retrouve seule est celle qui rédige actuellement cet article. Jusqu’ici, une situation un tantinet gênante mais qui reste courante. Jusqu’au moment où un second jeune homme s’approche, un ami du premier qui le salue puis se tourne vers moi et tente péniblement de trouver des sujets de discussions. La manœuvre est flagrante, il s’agit de m’occuper. Et c’est à ce moment qu’est lancée la phrase qui donnera ensuite lieu à cet article :

« T’as une tête à avoir des origines bizarres toi, une tête à venir d’un pays où l’on égorge les gens. »

Silence stupéfait.

Alors oui, il se trouve que je suis issue de ce qu’on appelle un « couple mixte », soit une mère bourguignonne qui a décidé de suivre un bel éphèbe tunisien pour s’installer avec lui de l’autre côté de la méditerranée.

Il se trouve donc que je ne suis pas née sur le sol français, que je n’y ai pas grandi non plus.

Mais de là à insinuer que j’égorge du blond à mèche pour le petit déjeuner ?

Soudain, je suis prise d’inquiétude. Je suis tout de même entourée de tout ce que la jeunesse française a de plus prometteur. Tout de même, pour payer sa bière plus de 10 euros, c’est qu’on est bien parti pour avoir sa Rolex et payer l’ISF avant 50 ans.

Mais plus d’une semaine après l’événement, la question me travaille encore. La question s’est même transformée en « les questions » :

· La France est-elle en train de basculer ?

· Etait-ce parce mon brushing était mal fait ?

· Suis-je condamnée à me contenter de relations sentimentales et sexuelles avec mes camarades sémites et circoncis ?

· Suis-je un échec d’intégration ?

Une série de questions qui fait écho à toute une vie d’interrogations.

Le fait est que, petite, j’ai longtemps regretté ne pas être née blonde aux yeux bleus et aux cheveux lisses. J’avais tous les inconvénients du métissage sans tirer les avantages que devait me procurer mon physique hybride. Rien à faire, j’étais le portrait craché de mon père, 10kg de cheveux frisés en plus.

Je me souviens avoir longtemps prié à ma fenêtre (un dieu ni catholique ni musulman, ni hybride, plutôt une sorte de Dieu pour athées) pour me réveiller miraculeusement le lendemain dotée d’un tout nouveau physique aryen et rutilant. Un physique synonyme de succès dans mon pays de naissance, où il ne fait pas bon être une brune frisée (soit 95% du physique type de la population) et facilitant dans mon autre pays.

Malheureusement, le dieu athée restait un concept flou et peu coopératif.

La chirurgie esthétique restait encore trop coûteuse.

Cacher mon visage typé sous une burqa aurait contre-productif.

Quelles étaient donc mes autres options ? Je me retrouvais dans l’obligation de faire avec mon physique. Mais peut-être pouvais-je détourner l’attention ?

À mon arrivée en France, comme tout nouveau débarquant dans un lycée, en fine stratège, j’ai donc commencé par choisir quel clan j’allais rejoindre. Avec une mère amatrice de pruneaux bio et de Lars Von Trier, la réponse paraissait évidente, j’allais devenir une BOBO.

Après 10 ans de sur-fréquentation du MK2 Beaubourg, d’heures de queue aux ventes presse, de graines germées et de lecture des Inrockuptibles, un premier constat s’impose.

Le tofu n’a visiblement pas fait de moi une citoyenne de premier rang.

Détresse.

Vraiment, le dieu athée bobo est un gros branleur.

Après plus mûre réflexion, mon raisonnement ne serait-il pas totalement con

Parce qu’après tout, une carte de fidélité Biocoop n’équivaut pas à une carte d’identité.

Parce qu’après tout, l’appartenance à une classe sociale ne devrait rien dire de l’amour que l’on porte à un pays.

Parce qu’après tout, mon faciès au nez aquilin et à la chevelure débridée n’a jamais manqué un rendez-vous électoral et n’a rien à prouver à personne.

Parce qu’après tout, oui, je viens d’un pays bizarre

Oui, il s’appelle la France.

Un pays dont je ne sais pas ce qu’il devenir dans les prochaines années mais qui restera mon pays.

Parce que le prochain qui insinue que je suis une citoyenne de seconde zone, c’est ma paire de babouches dans le cul !