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jeudi, 14 janvier 2016

JE DESSINE LE JOUR, JE DESSINE LA NUIT

Dessiner c’est dire des choses qu’on ne peut pas dire avec des mots.

Je l’ai appris ce matin, pourtant ça fait 10 ans que je dessine.

Evidemment à la maternelle je dessinais, des bonhommes, avec les bras collés au ventre, en primaire aussi, au collège je ne voulais plus représenter de créatures vivantes par conviction religieuse, plus tôt je m’étais déjà intéressée à la calligraphie et à cette façon de représenter des choses avec des lettres, des mots. Alors je me suis essayée aux tags, sur les murs du collège, ce qui m’a valu de nombreuses heures de colle, à mes loyales amies aussi, j’en ai même vendu aux gens de ma classe. 

Puis les occasions se sont perdues, je préférais découvrir la nuit, la fête, Paris.

Quelques années plus tard, un soir sur MySpace, vénère, je cherchais un moyen de clasher quelqu’un, un ex je crois, je ne trouvais ni les mots, ni d’images, encore moins de gif animé. Alors j’ai pris une feuille blanche, un feutre noir et j’ai dessiné un truc. Quand j’ai eu fini, je me suis émerveillée: « Ah ouais! Putain! Je sais dessiner » (très fière de ma connerie), et je l’ai posté, je crois qu’il s’en souvient encore.

Fascinée par ce que j’arrivais à représenter, je me suis mise à dessiner tous les jours, enchantée par ce qui apparaissait en noir sur ces feuilles blanches.

Je vivais a Paris, confortablement, de délits, la nuit, jusqu’à ce qu’on me balance et que j’apprenne qu’on avait ouvert une enquête à ce propos au Quai des orfèvres, j’ai donc décidé de partir , avec mes économies et mon mec de l’époque dans le sud, c’était pas vraiment une cavale, je ne suis pas Lacrim.

Connasse de Parisienne que j’étais, que je suis peut-être encore, j’appréhendais un peu la vie provinciale, ou tout simplement de me ranger.

En cherchant un appart je suis passée devant les beaux arts de cette ville, mon mec qui les avait fait ailleurs m’a dit d’aller voir si le concours n’était pas passé et de m’y inscrire.

C’est ce que j’ai fait, l’idée de m’inscrire à cette sorte de MJC plus plus me ravissait, je venais d’apprendre que j’étais enceinte, ça m’occuperai, j’apprendrai la peinture, le tricot, la musique…Au concours on était beaucoup dans une grande salle, contre le mur principal il y avait deux vélos, l’épreuve technique était de les dessiner, j’ai dessiné le vélo avec des ailes, j’ai remplacé les plumes par des bites, j’ai été prise.

Pendant mes études j’ai continuer à dessiner, je cherchais à acquérir de nouvelles techniques, à me perfectionner, mais les meilleurs dessins c’était ceux que je faisais le soir, tard, chez moi.

A cette période j’ai réappris à vivre le jour, mais la nuit a toujours été mon terrain de prédilection.

La nuit et le jour se différencie, le jour, je, tu, il, nous, vous, ils font, la nuit n’appartient qu’à moi, à mes fantasmes, aux folies, auxquelles il faut céder pour ne pas regretter.

Je ne sais plus a quel moment c’est devenu vital, ce que je sais c’est que j’ai besoin de dessiner tous les jours, le jour ou la nuit, en fonction du moment qui s’y prête, du temps que j’ai, aussi vital que manger ou dormir, souvent je rate des rendez-vous, au mieux je suis en retard parce qu’il faut que je dessine, souvent je m’extirpe d’endroits ou situations juste pour ça, j’en oublie de manger, je me réveille exprès pour, de la même façon que certains sont obsédés par la masturbation ou par le sexe, je dois satisfaire ce besoin assez régulièrement.

Le jour c’est pour exprimer ce que je ressens profondémement, maintenant j’ai bien conscience que le bon dessin, les bons traits, juste assez de noir sur le blanc suffit à dire, à délester, il n’est plus questions de langues, nique reverso, certainement qu’en tatouant mes dessins j’ai aussi compris qu’on pouvait faire passer des messages sans rien dire, juste en se dévêtissant un peu, beaucoup… La nuit aussi je dessine des messages, que des mots rendraient trop cheesy, ou trop violent, trop fort à entendre ou juste à lire, que j’adresse à l’un ou a l’autre, parfois je dessine des souvenirs, par peur qu’il s’efface, pour revivre précieusement chaque instant de ce moment jusqu’à ce que l’esquisse ne soit finie, parfois il est juste question de fantasme, d’envie. Parfois je n’y arrive pas, et c’est comme si je n’arrivais plus à bander. Puis le trait revient, d’abord fébrile, puis vibrant, ainsi je jouis à nouveau.

Malgré ce qu’on pourrait penser, je ne griffonne pas quand je suis au telephone, pourtant j’en passe du temps au téléphone, je ne griffonne pas, je dessine, c’est sacré, jamais de visages, jamais de tête, peut-être par habitude, pour ne représenter personne, aucune créatures vivantes, peut être marquée par des représentations anciennes du prophète Mohamed avec des flammes à la place de la tête. Ce ne sont pas des illustrations, il ne faut pas ce méprendre, ils n’ »illustrent « rien, ce sont des dessins, ils disent tout, simplement.

Dessiner c’est dire des choses qu’on ne peut pas dire avec des mots.

Je l’ai appris ce matin, pourtant ça fait 10 ans que je dessine.

Ça doit certainement être pour ça que mes dessins sont devenus des mêmes.

Safia Bahmed-Schwartz

Safia est née en 1986 et porte à son auriculaire une très jolie bague en or. Quand on a proposé à cette artiste/prestidigitatrice/receleuse de passer des MP3 à notre soirée au Trabendo (on était tombées amoureuses d'elle en regardant son clip "Vaseline"), on a halluciné quand elle accepté (et on était aussi super contentes, elle a passé MARIAH CAREY). Puis on a re-halluciné quand elle nous a proposé de tenir une chronique qu'elle illustrerait de ses belles mains. Sérieux, comment pourrait-on dire non à Safia ? Tout son travail déglingue.