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lundi, 05 juin 2017

JUAN F. THOMPSON – son of a gonzo

Par
illustration

Raconter le père…L’entreprise peut paraître casse-gueule, d’autant plus quand le père en question s’appelle Hunter S. Thompson. Déglingos en chef des lettres américaines, il était le taré génial dont les histoires ne lassaient jamais. Cet amoureux pathologique du whisky et de coke vivait comme les personnages de ses romans: n’arrêtant jamais de courir, si ce n’était pour trouver un sens à tout ce bordel ambiant. Raconter le loser sublime, c’était le risque de se heurter aux fissures, à l’imaginaire crasse entourant le bonhomme. Nourrir encore un peu plus le fantasme d’une âme que l’on a jamais cessé de réécrire, sans oser poser la question qui méritait pourtant une réponse: qui était-il vraiment?

Il était si facile de se vautrer dans le voyeurisme quand il s’agissait de lui. Dessiner les traits de ce fou furieux, freak ultime de la Californie brûlante, un peu brouillon, mais toujours avec suffisamment de pilules dans le tiroir pour faire tenir un régiment. Portrait détraqué se limitant à l’essentiel: chemises bariolées, couvres-chefs débiles, chaussettes mi-bas et puis le légendaire fume-cigarette, comme point final à ce tableau foutrac. Il était la créature étrange qu’il se plaisait à incarner. Sanctifié de son vivant, il jouait de cette image de l’homme viril de la contre-culture. Prêt à tout abandonner, du moment que ça rugissait.

Alors quand le fils décide de prendre la plume, l’angoisse s’installe. Contourner les pièges, le plus grand des défis qui attendait l’héritier: laisser de côté le style et l’existence douteuse pour ne prendre à bras le corps que le tangible.

Plus que l’inventeur du gonzo, ce genre littéraire à la croisée du reportage et du subjectivisme, plus que cette verve saillante racontant les gangs de motards ou la politique de son temps, Hunter S. Thompson était un homme complexe, pour qui la vie de famille passait forcément en arrière-plan, car c’était le prix à payer pour devenir ce pour quoi il était né.

À travers le livre Fils de Gonzo, Juan explore l’envers du décor. Les 70s bordéliques, faites de fêtes explosées et d’enfants brisés. Les disputes entre ses parents, l’absence de la figure paternelle, la violence du verbe. Détruire comme il se détruisait lui-même, Hunter S. Thompson savait y faire. Il suffisait de suivre la picole du petit déj, pour comprendre où ça se situait. Une dépendance à l’alcool et aux drogues telle qu’à la fin de sa vie, il ne pouvait tenir plus de douze heures d’affilée sans finir dans un coma artificiel. Un rythme effréné, broyant son corps tout autant que son esprit, sa capacité à écrire, pendant près de cinquante ans, pour ne plus être que l’ombre de lui-même.

Le type aura même eu le mérite de faire bouger le cul de Johnny Depp jusqu’à Louiville en ce mois de décembre 1996. Deux mille personnes attendues au Memorial Auditorium pour assister à la remise des clefs de la ville à Thompson. Warren Zevon y joue quelques chansons au piano tandis que Depp lit religieusement des passages de Las Vegas Parano. Juan se chargera de dire les mots restants à l’assemblée. Des mots qui ne laisseront pas de marbre ce fou furieux de Thompson, qui, en guise de remerciements aspergera, extincteur en main, son gosse de mousse blanche pour cacher les larmes repérées quelques instants plus tôt par quelques chanceux.

Plus que l’histoire d’un homme, il s’agit d’une filiation représentée. Les morceaux d’un puzzle que l’on tente de rassembler un peu maladroitement. Une relation où l’on découvre un Hunter plus à même aux compromis, une fois devenu grand-père. L’importance de l’enfant, contenir sa rage, réduire la dope, vivre, presque normalement. Adapter le quotidien, adapter le jour et la nuit, quand il n’était pas à l’autre bout de lui.

Dès le départ, pourtant, c’était le mauvais timing. Un goût amer dans la bouche de ce kid à l’héritage trop lourd à porter. Devoir vivre en orbite autour de la férocité fait homme. Lui, ce petit être à des années lumières de cet astre mort. Pas facile d’être le fils de, et encore moins le fils d’Hunter S. Thompson. Un père qu’il a appris à détester dès son plus jeune âge, presque méticuleusement, jusqu’au divorce de ses parents. Un père absent, agressif, qu’il faut laisser dormir sous peine de devoir se coltiner une bête. Un sinistre conte de fées où le père oublie les anniversaires, oublie d’être là, et oublie aussi parfois l’amour qu’il porte et qu’il ne montre pas.

Cet homme si charismatique, tellement splendide, tellement grande gueule, entouré de jolies filles, aimant la vitesse et les armes à feu. Mais comment attirer l’attention, comment rivaliser, quand on n’est qu’un petit binoclard timide, amateur de donjons et dragons et puceau sur le retard? Pas vraiment beau, encore moins un athlète, solitaire à la cafét. Comment sortir de l’ombre?

Pourtant, petit à petit, il va se rendre compte de l’amour, à sa façon, de cet homme brutal. Et le livre, passé l’adolescence, raconte comment le fils finit par se réconcilier avec le père tout en dévoilant une humanité insoupçonnée.

Un fils qui voit un héros sans pour autant l’idéaliser. Recadrer le fantasme de la vie sur les routes et remettre au centre l’aventurier qu’il était. Cet homme capable de parler avec une férocité sans faille d’un système corrompu. Sauvage et un peu idéaliste, avec pour leitmotiv de ne jamais se plier à ce que la société attend de nous. Un homme droit, qui malgré la picole, pouvait foutre dehors un mec déchiré s’il prenait le risque de foutre les pieds chez lui.

Et puis il y a la douleur, la douleur du fils perdant le père, quand ce dernier se suicide à l’âge de 67 ans. Des scènes difficiles dans les derniers moments de l’auteur, devenu presque incontinent et recevant de l’alcool par intraveineuse. Des scènes considérées par ses proches comme inutiles et qui pourtant, aux yeux du fils, explique en grande partie la raison d’en finir.

Au final, la carrière d’Hunter S. Thompson n’est pas le sujet du livre, pas plus que ses élucubrations qui font aujourd’hui sa légende.

Il s’agit avant tout d’un livre souvenirs, pas forcément parfait, mais qui nous permet d’appréhender l’homme plus que l’écrivain. Les moments qui l’on construit, puis déconstruit à travers les yeux d’un enfant, d’un adolescent puis d’un adulte, cherchant parmi les failles un semblant de vérité. Recoller les morceaux, pas à pas. Une histoire dans l’histoire. De l’obscurité, à la lumière. Raconter le père. Mais le faire vivre, surtout. Enfin.

JUAN F. THOMPSON – son of a gonzo
Éditions Globe
2017

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com