RETARD → Magazine

samedi, 09 mars 2013

LA CENDRILLON DU PATCH

  Ingé son, ça sonne bien comme nom de métier. Ça fait sérieux. C’est à croire que le terme a été inventé pour rassurer les parents, sous anxiolitiques très puissants depuis qu’un de leurs gamins veut travailler dans la musique. Avec le terme “ingénieur”, les parents seront plus facilement aptes à accepter l’idée, voire à signer des chèques pour payer la formation. Et puis pour en parler à la grand mère, ça fait plus classe. Mamie retiendra que le petit est ingénieur, et elle dira à ses amies qu’il fabrique des sonotones.
 Un peu d’honnêteté : On devrait rebaptiser le terme Ingé son en : Serviteur de hipsters, Larbin sonore, Cendrillon du patch, ou encore Bobonne à bibines.À force de se faire traiter ainsi, la chanson préférée de l’ingé son est « Serve the servants » de Nirvana (aussi parce que c’est une belle chanson, très bien enregistrée).   

Nirvana - Serve The Servants

RETARD → Magazine - Nirvana - Serve The Servants

Le mensonge s’instille un peu partout dans le quotidien de l’ingé son. Pas seulement pour nommer son métier. En effet, l’ingé son te ment constamment, cher musicien. Par exemple quand tu lui dis quelque chose, et bien il ne t’écoute pas, il fait juste semblant. Tu lui demandes de monter les médiums, juste pour lui montrer que tu connais ce mot. Pour faire professionnel. Il tourne un bouton sur une piste qui ne sert à rien, puis il te demande si c’est mieux. Et là tu lui dis toujours « Oui, c’est beaucoup mieux ». Non seulement il te ment, mais en plus tu te laisses complètement berner. Cendrillon n’est pas si con, et elle en à marre de nettoyer les jacks qu’elle t’a prêtés et sur lesquels tu as foutu plein de bière tellement pourrie qu’on dirait du caramel, en plus de marcher dessus et de les tordre dans tous les sens pour faire genre t’es célèbre. Et demain les câbles vont craquer à cause de toi. Tout ça alors que t’as même pas les sous pour te payer les tiens, de câbles, cher musicien. Alors, pour se venger, Cendrillon te ment.

Et arrête de dire à l’ingé son que tu veux de la reverb, cher musicien, parce que ça aussi il le sait déjà. Tout le monde en veut, de la reverb, même lui, ça l’arrange parce que tu chantes faux et que ça aidera ta voix à passer. 98% des gens veulent de la reverb, toutes classes sociales confondues. J’ose pas imaginer à quoi ressembleraient les bruits d’une ville si elle était sonorisée par ses habitants. Une espèce de brouhaha de moteurs coincés dans une cathédrale, qui rendrait tout le monde débile en trente trois secondes (l’âge du Christ, c’est pour faire un lien avec les cathédrales et ajouter un peu de métaphysique à cette chronique).

Je me demande, mais ça n’a rien à voir, si le nom des bières 33 export a un lien avec l’âge du Christ ?

J’ai dit 98%. Il en reste deux, des pourcents. Les 2% qui ne veulent pas de reverb c’est qui ? Enfin un sondage ipsos qui pourrait être intéressant.

Ha oui, cher musicien : Tu ne t’entends pas dans les retours. L’ingé son le sait également, avant que tu lui aies dit. Mais bon, t’imagines un peu, si il te met d’emblée la reverb et le son fort dans les retours, t’aurais l’impression qu’il en branle pas une et qu’il a bâclé ta balance. Alors il fait genre qu’il monte progressivement le son dans les retours, et la reverb, jusqu’à ce que tu dises que t’es content. L’eau est meilleure quand on a soif, cher musicien.

En parlant de soif. Les ingés son sont TOUS alcooliques. Indéniable. Cendrillon, si elle avait bossé dans un bar, aurait assez rapidement eu des gamma gt dans le sang. Et il y a toujours des bars dans les salles de concert. C’est même comme ça qu’elles sont rentables, hein. Aux dernières nouvelles, on peut toujours pas télécharger illégalement la bière.

image description

(le modèle structurel des gamma gt. C’est hyper joli, ça donne plutôt envie d’en avoir, des petits cotillons dans le foie).

Les ingé son sont donc alcooliques, mais c’est à cause des musiciens qu’ils le deviennent.

Pour le musicien indé, pour le musicien tout court même, le jour de concert, c’est jour de cuite, soit pour oublier qu’il ne joue devant personne, soit parce qu’il a peur de jouer ( Alors qu’il change de boulot, lui conseillerait une assistante sociale, même incompétente) soit parce qu’il est naturellement dépressif (auquel cas il entretiendra rapidement un lien privilégié avec l’ingé son).

A cause du public aussi. Travailler sobre dans une salle de concert, c’est comme faire un cours de mathématiques ivre mort à une classe de 3 ème. Ça se voit, et ça passe pas. Ça fait vieux con ou fou dangereux. Et puis, essaye de gérer calmement la meuf du bassiste qui vient te voir complètement fracassée pour te dire qu’on entend pas assez la basse (et donc qu’on entend pas assez son mec). Va la gérer si t’as pas 0,7 G. dans le sang. Tu serais vite méchant, blessant, agressif, lapidaire et ultra-violent. Là, armé de tes 7 décigrammes d’alcool distillés, bien calfeutrés au plus profond de tes globules rouges, tu dis juste « Ha oui ? » affichant même un sourire sympathique et convivial, et tu lui mens, comme à son mec une heure avant, en faisant semblant que tu montes la basse, alors que pas du tout. Et elle te croit, comme son mec une heure avant, et elle est contente. Et puis,tant que tu y es, occupe toi du manager du groupe, qui vient te dire un truc que t’écouterais même pas en rêve, juste pour te dire qu’il est LE manager du groupe. Tu as choisi de bosser dans la musique justement pour ne pas en fréquenter, des managers. Quitte à me saouler, cher musicien, envoie moi carrément ton banquier. Il pourrait éventuellement me suggérer de rentabiliser ta musique en réduisant les infrabasses que celle ci contient ? Mais vous vous êtes crus où, sérieusement ? Vous allez souvent voir l’éboueur le matin pour lui dire qu’il ferait mieux de porter sa poubelle autrement ? Vous proposez souvent au boucher d’utiliser un autre couteau ou de hacher la viande à sa place ?

Alors vous allez vous dire : « Il est aigri lui, il aime plus du tout la musique». J’avoue que maintenant j’écoute surtout de la musique indienne ou de la musique de pygmées. C’est de la musique aussi. Promis.

(à suivre)

Bill Van Cutten

Bill a 31 ans et un chat qu'il aime beaucoup, même si il n'en est pas le papa biologique. Quand on l'a rencontré, il avait une boucle d'oreille et se tapait nos balances dégueu (il était ingé son à l'Espace B). Aujourd'hui installé à Montpellier, comme Nils, il a toujours une boucle d'oreille, est professeur de dessin, continue son projet musical Hyperlion, travaille sur un film d'animation et nous envoie en avance ses illustrations aux couleurs qui émoustillent les rétines. Oui, tout à fait, il a le temps de faire tout ça. Alors nous fais pas chier quand tu veux un "délai".