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lundi, 14 janvier 2013

LA GROTTE

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Un soir de fin décembre, j’éclusais des bières dans le bar où, depuis pas loin de 10 ans, on finissait toujours par atterrir, B., C. et moi. On avait passé là un nombre incalculable de soirées dont la plupart confinaient à l’échec ou au manque d’alternative, mais on avait rarement regretté notre choix. Pendant une intersaison, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, le rade aux murs boisés avait abandonné la moitié de son nom et La Grotte du Yéti n’était plus que La Grotte. Ça restait pourtant bien le même endroit, où les membres d’un même groupe jouant quatre fois par semaine sous un nom différent se faisaient servir des bières par un vieil anglais boiteux que tout le monde semblait mépriser et qu’on appelait l’Esclave. 

Un lendemain de fête dans la vallée avant minuit, on n’y croisait pas grand monde de plus de 20 piges et personne qu’on connaissait, ne serait-ce de vue. La première bière aurait eu un goût amer, celui qui nous annonçait qu’on n’était plus vraiment chez nous, si on ne s’était pas laissés surprendre par la nouveauté : on se jetait une pinte de Despé pression. D’aussi loin qu’on s’en souvienne, on n’avait jamais vu ça et c’était une raison largement suffisante pour qu’on y goûte. J’avais déjà vécu cette soirée des centaines de fois et on aurait tous pu la réciter par cœur : quelques bières, deux-trois visages connus des anciens du collège, un groupe de reprises, une dernière bière avant de rentrer au pieu pour être à l’heure le lendemain matin, quand les remontées ouvriraient. C’était le genre de certitude apaisante parce qu’elle n’était pas arrivée depuis des lustres. 

« Il reste des stickers Bataleon ». J’avais vu. Je vérifiais chaque fois que je mettais les pieds à La Grotte. Il y en avait de moins en moins mais celui-ci était encore là, dans le coin de la télé. Il avait été collé il y a des années, je m’en souvenais. On s’était tous pointés en haut du pipe et on avait regardé le set up comme si Noël était déjà de retour : en bas du demi tube de neige, une table à butters flippante avait été ajoutée. Le soir même, le gagnant en peignoir et chapeau léopard fêtait dignement sa première place au comptoir et les organisateurs profitaient de l’occasion pour remplir le bar d’autocollants à l’effigie de la marque. On avait enfin un événement chez nous, on croisait des putains de riders et on buvait des bières : la vraie vie. Ça a duré deux ans. 

On matait le groupe qui faisait des balances et qui accordait des grattes depuis près d’une demi-heure en se demandant quand ils allaient commencer et ce qu’on devait s’attendre à entendre. À l’époque, Charlie était considéré comme le meilleur batteur de la vallée et il avait joué dans la plupart des formations qui défonçaient à Briançon. Il était dans un groupe de néo-métal fusion hip hop qui terminait son set par une reprise d’Enhancer et dont le bassiste était un mec immense surnommé l’Ours. Je voyais encore l’Ours de temps en temps il y a encore quelques années : il faisait la sécurité à Géant avec un mec qui était dans ma classe en cinquième.   

Enhancer - Et le monde sera meilleur

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Le groupe a enfin commencé à jouer. C’était une chanson que je connaissais mais impossible de m’en souvenir, c’est B. qui a dégainé le premier : « Stereophonics. » Ouais. Une pochette verte. Je sais plus qui l’avait acheté, peut-être A. (c’était quasiment le seul à acheter des albums), mais il avait rapidement circulé et la moitié des 5ème des Garcins devait bientôt avoir une cassette de cet album dans la caisse de leurs parents. Il y avait une chanson que j’adorais sur cet album, même après avoir compris que les paroles étaient merdiques, et c’était celle que la formation sans nom a joué juste après. 

Les trois mecs enchainaient des reprises sans cohérence pendant qu’on vidait une pinte de Murphy’s, une rousse presque brune un brin écœurante. Au lycée, j’avais supplié E. de me prêter son album de Dookie, qu’on écoutait en boucle dans le bus de ville en se roulant des grosses pelles. La chanson que les mecs jouaient était tirée soit de cet album, soit de Nimrod. Je savais plus trop, et j’en avais un peu rien à foutre. Elle me rappelait les après-midi sur la colline avant la fin de l’année scolaire, le fait que E. était une jeune maman qui clamait haut et fort son amour pour Nicolas Sarkozy et la gueule de Billie Joe, qui avait 16 ans ½ depuis 25 ans. 

Celle d’après, c’était facile. Je l’avais plus entendue depuis le jour où j’étais retourné au lycée au début de ma première année de fac. Le gars avec qui j’avais partagé ma chambre en terminale m’avait appelé pour m’annoncer la nouvelle. Toute la classe de Jojo avait une rose blanche à la main et on a marché jusqu’au crematorium. À la fin du diaporama, le meilleur pote de Jojo avait remonté l’allée pour s’effondrer dans nos bras. The Scientist, c’était le dernier truc qu’ils avaient écouté tous les deux.    

Coldplay - The Scientist

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Puis un mec du public est monté sur la petite scène – celle où M. et C.C. avaient inventé la danse de la capuche, où C. s’était saoulé pour la première fois, où j’avais joué une reprise de Britney Spears avec un skater suédois de chez Etnies à la batterie – et il s’est mis à chantonner. 

Il était tard. Les potes du collège arrivaient, on descendait des shooters maison. J’ai toujours pensé que les ingrédients secrets de ce breuvage étaient beaucoup de barbe à papa et éventuellement un peu d’alcool. Certains disent qu’il est fait à base de fraises Tagada mais le mystère reste entier encore aujourd’hui.  

Pendant ce temps là, à 36 heures près, une vieille dame que je connaissais à peine décédait d’une maladie qui lui pourrissait la vie depuis notre première rencontre en 1998. Je lui avais envoyé une lettre 7 mois plus tôt uniquement parce que j’en avais envie et je m’étais persuadé que je ne devais aller la voir sous aucun prétexte. Elle attendrait ma visite pour partir et tant que notre relation resterait épistolaire, je n’avais aucun souci à me faire. Quelques jours plus tard, on était toujours fin décembre. J’apprenais que je m’étais planté peu avant minuit et quelque part, je noyais mon chagrin en regardant une vidéo de Forest Bailey et en me disant que j’avais toujours sur mon compte de quoi me payer un aller simple pour le Mexique.

Maxime

Maxime a 26 ans et un petit gilet avec des notes de musique. On l'a rencontré avec Ophélie à une fête chez Loïg, avec son frère Clément et son pote Manu. Rien à signaler jusqu'à ce que les mecs nous montrent du PAPIER MAGIQUE, un truc taré qui prend feu et qui disparait d'un coup. Depuis, on traine pas mal ensemble, et on doit avouer qu'il n'a plus besoin de papier pour mettre un peu de féerie dans nos soirées. De la féerie ET DE L'ALCOOL.