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mercredi, 15 mars 2017

La mécanique du coeur

Par
illustration

Un jour, ma mécanique derrière mon sein gauche ne faisait plus tic tac tic. Une nana m’a aidée à réparer la panne. Ce n’était pas une amie – mais ça allait le devenir. Elle affichait des airs de poupée sublime qui semblait se foutre royalement de son statut de poupée sublime. Une poupée à qui on aurait dérobé le sourire – ça je me souviens j’aimais particulièrement ce détail. Tout comme le détail de ses jambes longilignes hallucinantes sur lesquelles elle se dandinait sur des airs électroniques sur un plateau télé ou devant la caméra de Rohmer, toujours avec cette façon bien à elle, naturelle, de s’en foutre éperdument. Elle aussi sa mécanique ne faisait plus tic tac tic, elle le disait d’une voix mutine. On lui avait pris « l’intérieur du côté du moteur ». Elle était prête pour tomber en rade définitivement sur le bas côté de la vie, bonne pour la casse. Mais non, tout ce qu’elle voulait c’était être réparée pour se planter de plus belle dans le décor de la vie. Elli était belle vois-tu, belle dans le sens où elle avait ce truc bien à elle, elle l’a toujours je crois. Je dis qu’elle m’a sauvée mais la vérité c’est qu’elle m’achevait dès le deuxième couplet.

« Envoyez au plus tôt,
quelqu’un qui saurait d’un mot,
d’une caresse,
recoller les morceaux,
même si dès demain d’autres maladresses
me recassent à nouveau ».

Elli et Jacno - Tic Tac Tic

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Comme une poupée, Elli avait envie de reprendre le risque d’être fracassée, explosée en mille morceaux à nouveau, elle consentait à un nouvel accident. Sur ce coup-là, abrutie par mon propre accident, je ne la comprenais pas trop mais j’aurai voulu qu’elle me file la clé pour vivre directement dans son second couplet. La légèreté d’Elli quand on a le cœur aussi lourd, je vous conseille d’essayer. Ça vous arrachera des sourires lors de cette période où on ne peut plus en esquisser un seul, celle du chagrin d’amour. Ça vous mettra du baume au cœur sa façon désarmante de dire des choses à son Jacno qu’elle aime tant en sachant qu’à tout moment ça ne fera plus « tic tac tic » du côté de son cœur. Voilà, le Garçon était parti mais elle et son Jacno étaient là.

Oui, Elli et Jacno c’est eux. Elle grande gigue argentine. Lui figure de dandy parisien. Une + Un. Deux gamins contrariés par les adultes, bien décidés à contredire ensemble les passifs familiaux et l’époque. Oui, Elli et Jacno c’est ceux-là même que tu croises au détour de quelques articles sur les nouveaux personnages de la nouvelle chanson française, celle qui lorgne sur l’électronique désincarnée des années 80. Mais qu’on se le dise entre nous : aucun d’entre eux n’arrivera à la taille de ces deux-là. C’est mon chromosome du « c‘était mieux avant » qui parle. Pardonne-le, il ne sait pas se taire. Y a pas mieux que deux amoureux qui se rencontrent à une manif de toute façon. Et tu vois, c’est là qu’ Elli avait rencontré son Jacno, à une manif à l’aube des années 80. La fille aux jambes parfaites jouait alors les gros bras pour les trotskystes de la LCR. Mais selon ses dires elle était plus là « pour foutre la merde qu’autre chose ». Et Jacno la remarqua elle, sa frange, son français mal fichu et son côté bombe atomique qui s’ignore. L’histoire était pliée. Ensemble, ils allaient écrire une page du punk français, la première (et dernière?) avec les Stinky Toys. Chanter, s’exprimer diront certains, mais Elli elle dira que c’était « plus cracher ». Leur avant-gardisme dans une Europe qui bât de l’aile les conduira à côtoyer les Sex Pistols. Leur filer quelques concerts et quelques conseils mode au passage (la fameuse épingle à nourrice que portait Elli et que toute l’Angleterre punk s’est empressée de copier). Puis « main dans la main », ils chanteront« l’âge atomique » de l’incroyable légèreté des années 80. Après ils deviendront des « amoureux solitaires » dans les années 90, et même si on aime bien ces disques là aussi, on préférera les prémisses de l’histoire, comme n’importe quelle love story.

Ma love story avait foiré alors je me suis réfugiée dans la leur. Tu vois, on fait tous ça en sachant que ça ne va pas aider à faire passer la pilule mais qu’il vaut mieux avoir comme béquille à ce moment précis une chanson que le silence. Bah, moi je l’ai fait avec ElliJacno. M’enivrer de leurs chansons, les découvrir à ce moment précis de la vie, celui où elle est bien décidée à foirer, c’était merveilleux. Une bénédiction du ciel, enfin un truc dans le genre. Chacune de leur chanson disait tout du moment. Peu importe où tu posais le diamant sur le vinyle, la vie t’y explosait en pleine gueule. En vrac : « Je cherche ta petite gueule dans mon jeu », « et tous ces gens qui souffrent font de très bon sujet », « j’ai senti dans le creux de mes reins quelque chose comme l’appel du destin », « on dit des choses, on n’y croit pas, on avale tout au whisky soda, le lendemain on oublie tout, sauf la gueule de bois. » Écrit ainsi ça ne donne pas grand chose. Mais dans la bouche d’Elli ça prenait sens. Le sens exquis du laconique d’Elli. Le sens du rythme de Jacno. Ça forniquait ensemble et ça donnait le son d’une génération. Celle des années 80. La première – et sûrement pas la dernière – génération à déchanter – je t’épargne le cours d’histoire t’as vu. A chaque génération son fardeau, mais laisse-moi te dire que celle-ci, elle a pris cher niveau désillusion. Et peut-être qu’au-delà des plaies que panse, sublime, romance cette précieuse Elli, il n’y a pas que les plaies amoureuses. Mais ça, abrutie par mon chagrin d’amour, je ne l’ai pas compris tout de suite. Tu sais cette tendance aberrante à laquelle conduit l’égocentrisme du sentiment amoureux à voir dans chaque film, chaque roman, chaque chanson ton histoire, sorte de médiocre point Godwin du sentiment, alors que non c’est juste l’histoire de TOUT LE MONDE dans le monde depuis que le monde est monde. Bref, un jour à force de fouiller dans le trop peu d’albums fournis par ce couple dément, je suis tombée sur ça.

« Bienvenue l’âge atomique
Quelle période magnifique
On dit que tout va sauter
Oui, ça nous fait rigoler
Bienvenue l’âge atomique
Quelle période magnifique »

Eurêka. Ce n’était pas le Garçon donc, mais le monde atomique et l’âge avec, qui dévastaient les cœurs, et plus spécifiquement le mien à ce moment précis. Dans cette chanson ironique à la gymnastique textuelle taquine Elli évoquait sa peur du progrès, du nucléaire et de tout le reste, et surtout de cette société silencieuse aveuglée par le progrès. Sans grande émotion et avec un grand sens de la dérision – son second point fort après ses jambes – elle chantait la catastrophe annoncée sans jamais la mentionner. Le temps d’une chanson elle avait arrêté de causer du plus essentiel des triptyques : désir, plaisir, souffrir. Elle causait de l’époque avec une posture bien maîtrisée : la légèreté et un jeu de jambes hypnotique. Avec ses mains sur ses hanches, ses yeux de biche et ses jambes à n’en plus finir, elle plaquait sa légèreté, son déhanchement robotique sur le drame sur le point d’advenir. Pour la première fois, sa voix ne chantait pas sa plainte d’avoir peur de mourir d’amour mais de la faute d’un monde qui ne tourne pas rond. « Moi, je ne veux pas mourir, je ne sais pas vers où courir, ça va barder. » De son temps, voilà, ce n’était plus la peine de monter sur les barricades, de gueuler, non il fallait juste être légèrement décadent, la seule arme contre le temps, avec quelques artifices en plus. Leurs mélodies étaient glaciales et tranchantes et pourtant, elles contenaient tout ce qu’il fallait pour se réchauffer le cœur et ne pas se trancher les veines. La fièvre pendant des heures à cause d’une new wave française, c’était ça Elli son Jacno. Aujourd’hui, on a tendance à voir du ElliJacno dans chaque duo amoureux compliqué qui débarque sur scène, chaque chanteuse qui se la joue désabusée et glaciale. Mais pour les avoir usés ces deux-là, décortiquée leur langue, je te promets qu’eux seuls savent chanter ce bonheur bien fragile sur tout un album sans lasser, sans que l’album finisse aux oubliettes de l’Histoire, sans qu’un jour gaie comme un pinson ou triste à en crever tu te dises « je me ferai bien un ElliJacno ». D’ailleurs au lieu de me lire tu ferais bien de te les faire toi aussi. Parce que ce qui compte plus que tout ce n’est pas les mots qu’on appose sur tel texte ou tel musique, mais l’extrême sensation qu’ils réussissent à produire ensemble, en hypnotisant ta tête ou ton corps, ou les deux selon l’instant.

L'âge atomique

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Eloise

Eloïse est né en 1987 et possède la plus belle bibliothèque de tous les temps. Journaliste déco, elle nous a un jour envoyé un papier tellement bien sur Véronique Sanson qu'on a eu tout de suite envie d'être sa meilleure amie. elle tient aussi un blog trop chouette où elle parle de ses passions, qui regroupent autant le féminisme, la musique, la littérature que la politique. Tu devrais le mettre dans tes favoris poussin, tu ne le regretteras pas. http://memoires.dune.jeune.fille.derangee.over-blog.com/

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com