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lundi, 02 novembre 2015

LA TRISTESSE EN COLLIER

Par
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La première fois que je l’ai rencontrée, je ne connaissais pas son nom. J’avais juste vaguement entendu parler d’elle. C’est elle qui a fait le premier pas : d’un coup, elle est venue vers moi, et m’a enlacée, doucement, avec une force tranquille. Au début, je n’arrivais même pas à la regarder en face. Elle m’aveuglait, comme les rayons d’un soleil noir.

J’ai découvert la Tristesse comme un enfant découvre un jour que maman et papa ne sont pas éternels. Comme si une mauvaise nouvelle m’était tombée dessus, avec une espèce de rétroactivité à la puissance extraordinairement effrayante. La Tristesse, son existence même, m’a tout d’un coup semblé vraie de tout temps, en tout lieu. Comme un enfant capricieux, je la bordais, dans mon âme en guise de lit, j’éteignais la lumière… et ça ne ratait jamais, elle rappelait : « un verre de larmes, et promis, je m’endors », « je peux avoir un peu de mélancolie avant de fermer les yeux ? » Et ça n’en finissait plus.

Le deuil, la maladie, la mort de ton chat, ta rupture avec X ou Y, la séparation des One Direction, le deuil de ton grand-père, je t’assure que toutes les raisons sont valables, tellement il est impossible de sonder ces espèce de bugs de la matrice dans ton cerveau – ça disjoncte, c’est tout – et paf,  t’es plus pareil, t’as trouvé une raison d’être triste, valable pour toujours, pour toutes les circonstances, pour tous les temps, et tous les mondes possibles. Découvrir la Tristesse, c’est comme quand tu tombes, que tu t’ouvres la tête et que tu ressens, juste une seconde, la pire douleur du monde – tu tombes dans les pommes, et quand tu te réveilles, tu sais que cette douleur existe, et ça te faire perdre les pédales.

 

Qu’est-ce que tu vas faire avec ta tristesse sur les bras, maintenant ?

Moi, j’ai d’abord  commencé à devenir une éponge. Je captais la Tristesse comme les ondes d’une radio. Si quelqu’un s’énervait, c’était moi la responsable. Si quelqu’un pleurait, j’absorbais tout son chagrin. Si quelqu’un riait, j’avais l’impression qu’il se moquait de moi. J’avais l’impression d’avoir vécu toute une vie d’insouciance, jusqu’à enfin m’apercevoir de la présence d’un énorme puits sans fond, noir, au beau milieu de ma conscience. Alors j’ai eu besoin d’y descendre.

J’ai commencé avec les films tristes. Au ciné, en streaming, à la télé, tant que c’était dans la catégorie drame, il y a forcément quelque chose à jeter dans le puits. Même chose avec la musique : du lancinant, du lourd, du frisson, du soupir, du sanglot. Petit à petit, j’ai élargi mes horizons. Il y avait maintenant de quoi me nourrir dans absolument toute matière. Du rap, du métal, de la comédie, du dessins animé, du reggae, Véronique Sanson, René la Taupe, Magic System, Thierry Lhermitte, Baby One More Time. Ne me lancez même pas sur les livres. Et puis j’ai voyagé aussi. Mémorial de la Shoah, Mémorial du 11 septembre, les Ossuaires, les Nécropoles, les Monuments aux Morts, les Cimetières… J’ai enquêté sur la Tristesse, essayant de lui donner des contours, me retrouvant à chaque fois confrontée à son immensité, sa puissance. Illimitée, me semblait-elle, et c’est un défi que je lui lançais à chaque fois que je regardais un nouveau documentaire sur la guerre, le terrorisme, les catastrophes nucléaires. Je voulais la délimiter, lui mettre un point, final, indépassable. Mais il me semblait qu’il y avait trop de drames personnels, discrets, silencieux, bien cachés derrière les portes de chaque maison.

Et puis un jour, quelqu’un m’a dit que je gâchais mon temps, à porter ma Tristesse en collier comme ça. Et contre toute attente, ça m’a offensée. Comment ça, je gâche mon temps ? Qu’est-ce que je peux faire de moi, quel usage je pourrais bien faire de mon temps quand dehors, il y a la Tristesse qui existe partout, tout le temps ? J’ai eu l’impression d’avoir vu quelque chose dont l’image s’était imprégnée dans mon esprit, si fort, comme une empreinte indélébile. C’est de ma vision même qu’elle semblait émaner : j’avais créé le plus badant des filtres Instagram, sobrement nommé Tristesse, placé juste derrière mes yeux.


illu tristesse part2

A partir de cette métaphore bancale, j’ai pigé un truc très simple. Et je me suis dit que ça pouvait peut-être te servir à toi aussi, si tu vois de quoi je parle avec mon délire de tristesse en collier (si tu as lu jusqu’ici, t’arrêtes pas en si bon chemin). La Tristesse n’est pas une étrangère. Elle n’a pas de longs doigts, ni de vernis. Elle n’est pas venue vers moi : même que notre rencontre n’a en fait jamais eu lieu. La tristesse c’est juste une autre façon de parler de moi. Je me la figurais comme extérieure, avec une sale gueule de colonisatrice diabolique. Mais c’est de soi qu’elle émane toujours. Et après tout, si c’est toi qui la créés, alors tu as tous les droits dessus : plus besoin d’imaginer qu’il y a un grand destin, d’essayer de se convaincre qu’il y a une raison à tout pour justifier tous les trucs pourris qui arrivent tout le temps. T’es triste, tu bades, ça t’épuise. Ramasse ta tristesse dans tes mains, regarde la en face, et fais lui un bisou : choisis d’être triste comme tu respires.

Non, je ne t’invite pas à être dépressif. Je veux juste t’expliquer que le mécanisme de la respiration peut ressembler à celui d’un coeur triste. Démonstration : tu oublies que tu respires, parce que si tu y pensais tout le temps, tu ne pourrais pas vivre normalement. OK. Et ben, de la même façon, tu es capable d’oublier que tu as mille milliards de raisons d’être triste à chaque instant, alors que si tu cherchais à combattre cette vilaine tristesse en permanence, tu ne pourrais plus vivre non plus.

Si tu reconnais que ta tristesse n’est pas un adversaire qui galope vers toi avec son sabre, plus besoin de te demander tout le temps qui va avoir raison de l’autre. Tu vas voir qu’elle va se reculer, se suspendre d’elle-même, spontanément, sans même que tu y réfléchisses, et laisser un rire éclater, ou un sourire trainer sur tes lèvres. Le problème, c’est qu’intégrer sa tristesse ne se fait pas spontanément, alors qu’un nouveau né respire automatiquement, seul tout, pour la première fois. D’ailleurs je ne crois pas que ce soit un hasard que ses premiers pleurs – premiers symptômes de tristesse -  soient liés au déploiement de ses petits poumons. Ta tristesse, il ne faut pas « vivre avec » – il faut la vivre, au sens le plus primitif : l’intégrer comme un organe dont tu dois simplement retrouver l’intuition de la mécanique.

Astro Nascha

Astro Nascha a 22 ans et un carnet à croquis (SANS DÉCONNER). Après avoir étudié la psychologie et les Arts Plastiques, elle décide de se lancer comme illustratrice comme une grande et en freestyle. BON ESPRIT. Elle remplit donc son frigo de cette manière, en attendant d'être reine dans une autre Galaxie et d'avoir assez de thunes pour faire le tour du monde. On espère juste qu'elle nous enverra des cartes postales.