RETARD → Magazine

mercredi, 10 octobre 2012

LES GUEULES CASSÉES

Par
illustration

Il y a quelque temps, probablement suite à une soirée trop arrosée, nous avons décidé mon camarade et moi d’aller aux Invalides. Alors qu’il nous restait quand même assez de monnaie pour passer la journée à jouer au baby foot, dingue non ? Mais faut avouer qu’on avait une bonne raison de le faire. 

Flashback : Un jour Ophélie a émis l’idée d’écrire un article sur les Gueules Cassées de la Première Guerre Mondiale. Et honnêtement quand quelqu’un vous appelle depuis des milliers de kilomètres pour vous proposer ça -Pas bonjour, pas merci, QUE DALLE- vous savez qu’on rigole plus. A peine le combiné raccroché, nous voilà donc parti copains clopant pour visiter le Musée de l’Armée.

  

Mais arrivés là bas, le trou noir absolu. Seul un petit moulage en plâtre bien propret du buste d’un combattant, entre la cantine du général Foch et les boutons de manchette de Pétain à cinquante centimètres au-dessus du sol. Pour le reste, gros néant. Donc pas plus qu’ailleurs, les Invalides ne rendent hommage à ces gens cabossés à cause d’un obus tiré par un gros bâtard de canon, ce dernier par ailleurs fort bien mis en valeur au milieu de la salle.

Alors si on veut parler d’explosion, il y a aussi celle un peu sourde de l’oubli général. Juste de l’oubli, du « je n’y pense pas ». La froide indifférence du temps qui passe (oui j’ai envie de céder au lyrisme pour une fois) et qui laisse tomber son rideau noir sur les oubliés de l’histoire.Et PAF à moi l’Académie Française. 

On commence. Sortez vos manuels, votre trieur, celles et ceux qui veulent continuer de checker leurs mails, faites ça discrètement s’il vous plait. Alors la première guerre mondiale c’est quoi pour vous ?Un bon point pour ceux qui pensent aux tranchées.

Une pensée émue à ceux qui ont en tête la saison 2 de Downtown Abbey (Adieu Megavideo, tu manques à ma vie).

Pour ceux et celles qui du tac au tac répondent : « Débutant le 4 aout 1914 suite à l’attentat de Sarajevo la première guerre Mond… Non mais attend t’as 6 heures et quatre feuilles doubles là, j’voudrais pas rater les conséquences sociétales et les Fronts Orientaux. ». Je vous offre un café.

À toi le citoyen du monde qui aime dire qu’il lit Courrier International ou Le Monde Diplomatique, je vais te parler d’une époque ou l’international c’était les colonies, et où la diplomatie c’était les baïonnettes.Lorsqu’assis au fond d’une tranchée boueuse, à cause d’un Kaiser ou d’un président Pointcarré qui voulait savoir qui avait la plus grosse (armée), on pense surtout à éviter la prochaine marmite, plutôt qu’à l’anéantissement de la condition humaine face à la cruelle ironie de la modernité meurtrière.

Pour nous, c’est facile de dire que la guerre c’est caca boudin alors je ne vais pas en parler. Je veux juste penser à tous ceux qui se sont retrouvés sur un champ de bataille et qui se sont rendu compte que face à un obus de 80, Marx, Dieu et la Patrie pouvaient pas faire grand-chose pour eux. Mourir pour son pays, beaucoup en ont rêvé, la beauté de la guerre a donnée de l’inspiration à pas mal de poètes et artistes. Certains comme Apollinaire sont morts dans ce conflit dont il disait lui-même au moment de la mobilisation « nous comprimes […] Que la petite auto nous avait conduit dans une époque Nouvelle, et bien qu’étant tous deux des hommes mûrs, nous venions cependant de naitre ». Est-ce qu’il pensait la même chose au moment de mourir des suites de ses blessures ? Et a-t-il pensé à tous ceux pour qui la renaissance serait un éclat d’obus qui leur arrache la moitié de la face ?

Eh ouais mon poète, Lazare qui s’est réveillé un matin de 1916 dans une école devenue Hôpital pour l’occasion, il s’est rendu compte qu’il voyait que d’un œil et qu’il pouvait plus fermer la bouche. À ce moment, je sais pas si il a pensé à Fernand Léger qui lui aussi aurait peut-être mieux fait de réfléchir avant de dire :« il y avait au front cette atmosphère sur-poétique qui m’a excité à fond. Bon Dieu ! Quelles gueules ! … Je fus ébloui par une culasse de 75 en plein soleil. »

Et le voilà devenu gueule cassée, pour un flash de 5 secondes, peut être très poétique. Poétique comme un reportage photo sur la misère du monde, impudique à souhait sous couvert d’humanitaire. Au même titre que vous me voyez justifier mes demandes de tickets resto en montrant par moult citations que j’ai vraiment bossé pour écrire ce papier.

Et bien ce brave Lazare il est devenu un de ces monstres que l’on regarde dans des livres pour se faire peur. Il va falloir qu’il assume notre Lazare, déjà que je viens de l’inventer et de détruire sa vie, on va se demander un peu ce qui lui passe par la tête. C’est la moindre des choses.Quand on lui a enlevé ses bandages et qu’il s’est vu dans le miroir, il s’est peut-être d’abord dit qu’il était fini, que plus jamais il ne se montrerait en public. Mais Gueule cassée ou pas, il a toujours eu des sentiments, une libido, derrière sa « gueule ».

Tiens, l’expression « Gueule Cassée » on va vous en parler un peu.

La « gueule » c’est l’Animal. Une louve prend son bébé dans sa gueule, un lion ouvre sa gueule pour manger. C’est aussi un mec quand il en a une qui ne vous revient pas.

« Cassée » c’est presque enfantin, un euphémisme cruel pour ne pas dire ravagée, détruite. L’association de ces deux mots parle en elle-même de la situation. Un être humain marqué dans sa chair (toi aussi tu le relativises ton tatouage maintenant ?) mais qui pourtant reste le même. Un terme presque trop doux, accolé à un terme de zoomorphisme. Plus tout à fait être humain, mais pas tout à fait mis a l’écart. Il est juste cassé. Alors qui es-tu Lazare ? Je pourrais jamais te comprendre, mais j’ai envie de parler de toi pour ne pas qu’on t’oublie.

   

Quand à l’arrière on exaltait les combats, le courage, toi tu rappelais à tous que le feu tue (L’État Major Français attendra 3 ans pour s’en rendre compte) mais aussi qu’il déshumanise. Toi la gueule cassée tu porte les stigmates de la guerre moderne. Et en martyr moderne vas-tu les cacher ? Des artistes ont travaillé sur des prothèses pour cacher ta gueule, des chirurgiens ont travaillé pour qu’elle soit moins cassée. Mais au fond, quand moi je sors de ma petite pensée de jeune homme, est-ce que ton physique tu y pensais vraiment ? Quand on a connu la peur au ventre les bombardements, les assauts, les tripes de tes camarades sur ta capote bleu horizon, … On pense vraiment à se payer un masque pour pas choquer les gens dans la rue ? Les faits sont là, les prothèses n’ont pas fonctionné. Des sociétés de gueules cassées on fait des bouchons de radiateur pour ériger en fierté ces stigmates.

Après tout, pourquoi cacher ? Les regards horrifiés de certains tu les as acceptés, les hypocrites qui ont essayé de te faire croire que c’était rien, tu les as ignorés. Tu a peut-être fait preuve de courage et tu as accepté ta condition. C’est sans doute pour ça que beaucoup de gueules cassées ont simplement portés des bandages, pas pour exhiber leurs corps détruits mais pour simplement exister sans s’excuser. Ne pas s’excuser d’être les témoins la réalité derrière la mention « tombé au champ d’honneur » qui fleurit sur les monuments aux morts de tous les Pays. Mais aussi ne pas en faire une fierté en exhibant ses blessures car tu n’en ressentais peut-être aucune.

Toi tu savais ce que c’était la guerre, alors pourquoi brandir à tous le droit que tu avais d’exister plus qu’un autre ? 

Je pense que c’est pour ça que je t’ai créé Lazare, je voulais sans doute te faire sortir de l’oubli poli où tu étais tombé, et parler de ta pudeur à vouloir vivre ta vie d’Homme simplement.

Comme tout le monde j’ai pas toujours la capacité de penser à autre chose qu’à ma sortie du Samedi. Et pourtant comme le disait Jean Pierre Darroussin dans Le cœur des hommes : « qu’est ce que je ferais si j’étais moins con ? »

Moi perso je pense que je prendrais un peu de recul, je penserais un peu à ceux qui avant moi ont souffert et ont gardé leur dignité. Je pense aussi à l’étymologie du mot explosion : ça vient du latin explosio qui serait l’acte de rejeter en tapant des mains. Alors à tous ceux qu’on a jeté dans l’oubli sous les hourras compatissant réservés aux héros encombrants, je vous dis merci, parce qu’en pensant à vous, moi j’ai pu chercher à savoir un peu plus qui j’étais et ce que je ferais si j’étais moins con. En cherchant à aller plus loin que l’aspect morbide et voyeur des images de ces gens, J’aime me dire, et ça n’engage que moi, que ces hommes sont justes des êtres humains avec leurs défauts et leurs qualités. Je pense juste que les considérer tel quels c’est le meilleur moyen de leur rendre hommage.

Allez les Loulous, je vous laisse, on va pas non plus sombrer dans un pathos digne d’un Skyblog post-séparation du groupe Tragédie. 

  

En conclusion j’ai juste deux déclarations à faire : 

- Pour les tickets restos on fait comment les filles ?

- Ophélie, la prochaine fois que t’as une idée d’article, essaye plutôt de creuser du côté des lèvres de Lana Del Rey, ou si on a toujours le droit d’aimer Bref. Je sais bien que Retard c’est pas un blog Girly, mais là ça va trop loin !

Jean

Jean est né en 1988 et frétille de la mèche. Ex-colocataire d'Ophélie, on aimerait bien lui faire une belle biographie avec des trucs gentils mais ce connard à l'accent chantant de Toulouse préfère Joe Dassin à Claude François. Alors IL IRA SE FAIRE VOIR AU PAYS DES OISEAUX HAHAHA (parle lui des pigeons tu comprendras).

Judith

Judith a 31 ans et le sac vernis au bon format. Petite jeune femme au look toujours parfait, tu pourrais penser que cette copine de Marine est une jolie poupée. En fait, elle est agrégée d'histoire, professeur, amatrice de garage dégueu (et de bédé indé) et illustratrice émérite le weekend. Voilà. Comme ça ça t'apprendra à juger que sur les apparences. Compte instagram: @das_madchen_