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lundi, 10 juillet 2017

On n’est pas des monstres

Par
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Y a plein de premières fois qui sont importantes dans la vie. Y a des premières fois dont on se souvient, du style ta première fois en avion (quoi, tu pensais à quelle autre première fois ?), d’autres qu’on oublie dans la seconde où elles se passent (genre ta première glace, sérieux, qui se souvient de sa première glace en vrai ?).

Ma première fois dans un centre de rétention administrative fait partie de la première catégorie, de celles auxquelles tu penses encore des jours plus tard en t’endormant. Je m’en rappelle d’autant plus aujourd’hui, en écrivant ce texte au milieu de la salle d’attente surchauffée du bureau des expulsions de la préfecture de Paris, dans lequel je vois défiler depuis cinq heures des policiers qui viennent menotter et emmener en rétention des demandeurs d’asile.

Je crois que c’était pendant une semaine un peu pourrie, où j’avais dû accompagner à la préfecture un mec soudanais qu’on suivait dans ma permanence associative. C’était dans ce même bureau minuscule, et au bout de deux heures d’attente, trois flics avaient débarqué pour bloquer le sas d’entrée. Ca sentait le roussi, ils voulaient pas qu’on sorte même pour pisser, même pour changer la couche du bébé qui pleurait, fallait comprendre ils nous répétaient, c’était les ordres.

Quelques minutes plus tard, ils menottaient le monsieur que j’accompagnais, et sans qu’on puisse rien faire, ils l’embarquaient, en silence et en humiliation, direction le CRA.

Les centres de rétention administrative, les CRA pour les intimes, c’est comme des prisons pour étranger.e.s sans papier. Ca veut dire qu’on y emmène des personnes ou des familles qui n’ont pas de papiers et on les y enferme, pendant un maximum de 45 jours, avant de les expulser. Fun fact, c’est la gauche socialiste qui a légalisé l’existence de ces centres en 1981, cadeau de l’élection de Mitterrand.

On peut être envoyé en CRA un peu n’importe quand, parce qu’on s’est fait contrôler son identité dans la rue, et que la police a vu qu’on était sans papier, parce que sa banquière fait du zèle et alerte le commissariat du coin en s’apercevant que son rendez vous de 14h30 n’a pas de titre de séjour, ou encore parce qu’un patron n’a pas hyper envie de payer ses employés et appelle les flics à la fin du chantier, en « dénonciation anonyme ». Bref, contrairement à ce que j’ai déjà entendu dans des soirées, les gens qui sont enfermés en CRA n’ont pas commis de délit ou de crime, ils n’ont juste pas de titre de séjour et sont en France depuis 2 jours ou 15 ans, ne connaissent personne ou ont une famille ici, pas de différence.

Bon, moi dans ce bureau à la pref, je savais bien tout ça. J’avais lu les Chroniques de rétention, une de mes plus proches potes bossait à l’intérieur d’un CRA, bref j’avais l’impression d’être immunisée. En sortant j’avais prévenu les autres copains de la permanence que le monsieur avait été embarqué, et y en a un qui m’a proposé d’aller au CRA le lendemain. J’ai dit oui oui super, ça fera l’occas de voir en vrai et j’y ai plus repensé.

En fait, j’ai vite compris que d’entendre parler de l’enfermement et d’aller voir un retenu au parloir, ça avait vraiment rien à voir. Le mec était enfermé au centre de rétention de Vincennes, qui se trouve techniquement à Paris, mais qui est desservi par l’arrêt Jointville le Pont, va comprendre. En sortant du RER, on a marché comme des cons dans le bois de Vincennes pour arriver à l’entrée de l’école de Police, qui partage ses préfabriqués dégueulasses avec le CRA. Le CRA de Vincennes, vous en avez peut être déjà entendu parler : il a cramé en 2008 et en 2014 suite à des incendies volontaires de détenus qui en pouvaient plus. Ambiance.

Devant le portail, pas d’indication, pas de consigne pour les visites, juste une toute petite cabane en bois en guise de « salle d’attente » en cas de pluie et deux policiers surarmés, Vigipirate oblige, qui ont pris nos pièces d’identité et les noms des deux retenus qu’on était venus voir. Très vite, j’ai compris qu’on allait bien rigoler avec les uniformes : l’un des agents est sorti pour nous annoncer qu’on ne pouvait pas voir les deux retenus séparément, « parce que c’était chiant ». Après dix minutes de négociations, on a obtenu que les visites soient séparées, mais on a été puni, vous allez attendre dehors, on va faire passer d’autres gens. En vrai, c’est souvent ça les administrations, on te punit en te prenant du temps, c’est comme ça qu’on te montre qui a le pouvoir et l’autorité, qui peut décider sans se justifier de te laisser dehors pendant une heure et quart, juste parce que.

Quand ils ont finalement décidé de nous faire rentrer, après nous avoir fouillés de fond en comble, après que les paquets de gâteaux Franprix qu’on amenait aient tous été méticuleusement ouverts et analysés pour vérifier qu’on avait pas glissé une boulette de shit dans le plastique, que la bouteille de jus d’orange si suspecte ait été scrutée, j’ai découvert que le parloir aux carreaux cassés pouvait accueillir jusqu’à cinq retenus, mais que la police préférait ne faire rentrer que une à deux visites à la fois, « parce que sinon c’est chiant (bis) ». Une fois à l’intérieur, c’était pas tant l’enfermement qui m’a frappé, ça je m’y attendais, c’était l’humiliation permanente, inutile. C’était déjà le fait que les mecs restent jusqu’à 45 jours avec les fringues dans lesquels ils ont été arrêtés, parce que y a pas de passage par la case maison, tu récupères ni tes photos, ni tes affaires, débrouille toi pour qu’on te les amène avant ton vol.

C’était aussi le policier qui, accompagnant un visiteur tunisien aux toilettes, lui a hurlé dessus que dans son pays on avait pas du lui apprendre à tirer la chasse. C’était ce même visiteur qui tentait de se justifier, perdant du précieux temps de visite pour assurer à la salle que si si, il avait bien tiré la chasse d’eau, promis juré. C‘était encore les deux agents de police du parloir qui, cherchant à tout prix la faille pour faire chier, aboyaient des questions à un retenu voulant simplement donner de l’argent à son pote (« t’es passé au coffre? T’es sur? il vient d’où cet argent ?»). Ou quand, 25 minutes plus tard, ils ont haussé la voix pour parler au couple à côté de nous qui parlait pas français, parce que c’est bien connu que quand quelqu’un comprend pas le français, il faut juste PARLER PLUS FORT VOUS COMPRENNEZ MAINTENANT.

Assis de l’autre côté de la table, Said nous regardait, on savait pas trop quoi dire alors on lui a filé de la bouffe et des clopes, en plaisantant sur l’Italie, là où il allait d’abord être expulsé avant de peut être être expulsé au Soudan, tu nous ramènes de la mozzarella hein, tout le monde se forçait à rire, y avait des gros blancs dans la conversation mais nous on voulait rester, parce qu’on savait que toutes les minutes hors des murs étaient bonnes à prendre dans ce centre où tu passes ton temps à contempler l’ennui. De toute façon on n’avait pas le droit de bouger, tout le monde doit partir en même temps, à la fin du temps règlementaire, c’est la règle, même si t’as plus rien à te dire.

En sortant, pendant qu’on traversait la cour de l’école de police, escortés, on a discuté de cette prison tellement incompréhensible à nos yeux dans laquelle des étrangers tentent régulièrement de se suicider. En nous entendant, le flic s’est retourné, outré : « eh dites on est pas en prison ici hein, faut arrêter ! Ils ont à boire et à manger gratos, et ils peuvent circuler en dehors de leur chambre ! » Ouais, enfin c’est pas une prison mais y a des barbelés, des flics partout, ils peuvent pas sortir, ils sont enfermés en attendant d’être renvoyés dans un pays qu’ils ont quittés pour une bonne raison, c’est quand même pas rien non ? « non mais oui, mais ils ont des consoles de jeu dans leur chambre madame, on est pas des monstres ». En passant le portail hérissé de barbelés, j’ai senti mon ventre remonter au bord de mes lèvres et j’ai eu envie de gerber.