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lundi, 01 mai 2017

Passion Lubies

Par
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A la soirée du nouvel an, alors que je me versais comme une rescapée du désert avec élégance une 56ème coupe de champagne une vague connaissance s’est enquise de mes bonnes résolutions pour 2017.

Prise de court, j’ai regardé autour de moi d’un air hagard, aperçu entre deux volutes de fumée un Bescherelle et Madame Bovary qui traînaient sur une étagère, et hop, telle la Kaizer Soze de la résolution, j’ai rétorqué avec assurance : “Ho moi ? Bah j’ai décidé de passer le CAPES de lettres modernes et d’arrêter la cigarette, et toi ?

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Ne jamais prendre une bonne résolution sans un petit verre de blanc

 

Pour ce qui est de la première résolution me voilà donc un mois et demi plus tard en train d’apprendre ce qu’est la parataxe (qui n’est pas un terme désignant une torture dentaire à ma grande surprise) ou une anacoluthe (à mes souhaits) et de me demander si taper très fort mon précis de grammaire sur ma tête peut accélérer l’apprentissage de ces notions barbares. Il reste un mois et demi avant le concours, soit deux mois de révision au total (le temps que j’achète les bouquins, un stylo plume et me fasse chauffer une tisane un mois était déjà passé) pour ingurgiter à peu près quatre ans d’études de lettres modernes sachant que j’ai eu 8 au bac de français et que je n’arrive pas à accordé correctement un participé passé. Ce projet me semble aujourd’hui aussi réaliste que de voir un jour Cyril Hanouna réciter du Baudelaire en prime time. 

Pourtant l’année dernière à la même période je trinquais avec du lao lao, l’alcool local laotien (ils sont pas allés chercher laoin) et racontais à qui voulais l’entendre que j’allais quitter cette société capitalisto-consumériste pour vivre dans une ferme de permaculture en Thaïlande et devenir escaladeuse professionnelle. Rien à voir avec la choucroute, le champagne et la poésie du 19e siècle donc. 

Rien à voir

Rien à voir

Bon, jusque là on peut toujours me laisser le bénéfice du doute : multiplier les coups de tête quand on est un/e pré-trentenaire en quête de sens c’est devenu presque aussi courant que voir Boutin citer le Gorafi … Et puis c’est pas vraiment ma faute si j’ai cru Ricardo le bel argentin quand il m’affirmait les yeux dans les yeux, le pétard aux lèvres que j’avais un “physique à escalader des pics” (Sont-ce mes frêles bras en pâte à modeler ou mes jambes de poulet anémique qui l’ont mis sur cette piste ? Ou était-ce une métaphore de bon goût ? Le mystère reste entier) 

De toute manière au regard de ma sobriété et de mon attirance pour l’énergumène il m’aurait dit « Toi, tu as le potentiel pour devenir la Robert De Niro française » je me serais inscrite aux cours Florent et mise à fumer cinq paquets par jour avant même de me rendre compte que c’est quand même super vexant.

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Les sacrifices qu’il faut pas faire pour séduire Ricardo El Argentino

Sur le coup tout me semblait évident, naturel, un peu comme la mayonnaise avec les frites. Aujourd’hui ça me semble tellement absurde que je me demande si je n’ai pas une maladie rare qui renouvelle mes neurones tous les trois mois (rappel à toutes fins utiles : dans un cerveau normalement constitué ce sont les seules cellules qu’on est censé se trimballer jusqu’à la mort).

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Nouveaux neurones, nouvelles lubies : logique implacable.

Après m’être lancée dans l’auto-analyse de moi-même (ma lubie préférée préférée juste après infliger aux autres les résultats de cette même analyse) je suis arrivée à la conclusion suivante : je suis lubiophile. Attention, rien à voir avec une passion pour le lubrifiant, dont je ne réfute pas la formidable utilité. Il s’agit de la lubie des lubies.

Lubie : Nom féminin singulier — Idée extravagante, déraisonnable ou capricieuse, généralement soudaine et passagère

Jusque là vous allez me dire : “c’est pas la peine d’en faire une montagne (et un article pour Retard), nous explorons tous de nouveaux centres d’intérêt au cours de notre vie, sans quoi on en serait toujours à faire des châteaux de sable et l’humanité ne serait jamais allée sur la lune”. Certes. Mais as-tu déjà acheté pour cent euros de matériel à dessin parce que tu pensais que ton Destin était de devenir dessinatrice de bande-dessinée ? Avant de réaliser que même en utilisant un calque ton renard ressemble plus à une théière qu’à un mammifère ? 

Le mois précédent c’était la céramique qui faisait palpiter mon coeur. Malheureusement au cours d’essai le bol que j’ai tenté de modeler a fini par ressembler à un cendrier digéré et recraché par un bouledogue et j’ai filé en disant “à la prochaine” tout en en songeant à faire de la chirurgie esthétique pour que personne ne puisse jamais m’associer à cette oeuvre monstrueuse.

La genèse

Il était une fois, une jeune bourgeoise des Yvelines encore en âge de lire des Mickey Parades. En bonne bobo inquiète de son développement personnel, sa mère l’inscrivit à toutes les activités possibles et inimaginables fin de la minute Alain Delon

Ainsi commence la genèse passionnante de ma lubiophilie. Quand je dis TOUTES les activités possibles, c’est qu’à part les sports de combat (quand tu réussis à te casser ton propre poignet en faisant une roulade arrière à la gym inutile de tenter le diable en faisant de la boxe thaïlandaise) j’ai tout testé : la gymnastique donc. Le théâtre. La photographie. L’escalade. La peinture. La danse (classique et moderne bien sûr). La Guitare. La flûte. Le badminton. La chorale. Même LES CLAQUETTES. 

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PAS mon niveau de claquettes après deux ans de cours au centre Julien Green de Conflans fin d’Oise

Le forum des associations représentait le pic d’excitation de l’année, soit le moment où j’allais pouvoir sélectionner mes NOUVELLES activités, celles où j’allais enfin briller de mille feux par mon excellence. Autant dire en que c’était un peu comme Noël, mon anniversaire, la démission de Trump et la finale de Top Chef en même temps.

C’était sans compter bien sur les lubies dites extra-périscolaire du genre “les coccinelles” “l’architecture”, “la magie” “l’archéologie” “l’équitation” “le dressage de hamsters”. Là aussi l’abandon guettait dès que je me rendais compte que :

a/je n’avais pas de talent
b/ je n’avais pas de patience
c/ la fameuse courbe marginale de la motivation arrivait au point dit de l’abandon “asymptotique”.

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Jusque là, pourquoi pas. Je ne suis ni la première ni la dernière à abandonner la guitare parce que pfioouu, c’est quand même pas facile de s’entraîner deux heures par jour quand il y a des sims qui attendent de se faire noyer dans une piscine. La curiosité et le manque de volonté sont des traits de personnalité propres à l’enfance et il n’y a qu’un pas que je franchis volontiers pour dire que ça reste quand même super choupinou. 

Là où ça se corse c’est quand, arrivée à l’âge adulte, (qu’est ce que l’âge adulte ? L’atteint-on jamais ? Une vaste question que je n’ai pas le temps d’aborder ici) ce syndrome de petite fille trop gâtée, cette fameuse lubiophilie, se conjugue avec un vrai manque de talent, de l’optimisme, un certain pouvoir d’achat et une envie d’expérimentation qui persiste malgré les moues dubitatives d’un entourage quelque peu blasé par l’enthousiasme répétée de/de la victime face à sa nouvelle PDD (Passion à Durée Déterminée).

A treize ans ces abandons restaient inoffensifs, si ce n’est la cave qui se retrouvait envahie de cages à hamsters et de guitares premier prix prenant la poussière.

Une fois les lubies libérées du cadre familial et nourries par la frustration professionnelle ou un temps libre quasi-illimité (pour cause de chômage par exemple, comme ça, au pif) elles peuvent déployer leurs tentacules pour faire ventouses-mise sur l’ensemble de ta vie. Quand, tu décides de devenir maquilleuse de cinéma à Montréal, réalisatrice de film en réalité virtuelle à Berlin ou de passer le CAPES de lettres à Paris, les conséquences, sur ta vie commencent à se faire sentir (1. Ca coute cher 2. Ca prend du temps 3. Il y a un trou dans ton CV de la taille de la Pangée).

J’ai toujours envié les gens qui développaient de vraies vocations et continuaient à se perfectionner sans jamais se lasser (ou alors seulement pour de petits flirts à droite à gauche mais on va pas t’en vouloir de tâter du trombone si tu fais de la clarinette). Ceux qui n’ont pas arrêté la guitare même s’ils auraient mieux fait. Ceux qui taillaient des marrons dans la cour de récré et qui sont devenus ébénistes. Ceux qui vont à la piscine même en hiver. Ceux qui ont toujours adoré écrire et publient de supers romans. Ceux qui font de la politique et cumulent dix mandats tellement ils aiment ça. Ceux qui bravent vents, marées, tondeuses et continuent à collectionner les nains de jardin barbus (même qu’ils s’appellent les nanipabulophiles).

Une amie dont la sagesse n’a d’égale que la volonté (du genre que tu détestes parce que quand elle t’annonce “je vais apprendre le suédois” six mois plus tard elle parle suédois) m’a conseillé un jour : 

Trois centres d’intérêts attelle-toi à maîtriser, alors seulement Jedi tu deviendras. 

L’idée étant de devenir spécialiste sans être mono-maniaque ce qui présente l’avantage de pouvoir garder son ouverture d’esprit tout en se la pétant en soirée. A toi les minets autour du feu de camps parce que tu sais jouer le générique de Dallas avec une flûte de pan tout en jonglant avec les pieds.

Si on pousse la logique jusqu’au bout il faudrait carrément organiser ces trois lubies de la manière suivante : 

  • une lubie qui te maintient en forme
  • une lubie qui stimule ta créativité 
  • last but not least, une lubie qui te permet de gagner ta vie. 

Sur le papier, ça semble idéal (quel dommage que mon idée de chroniquer TOP CHEF pour subvenir à mes besoins soit déjà prise). Le véritable problème, celui qui nous empêche d’avancer, est bien de CHOISIR (oui car il va de soi que la faim dans le monde les parisiennes qui ont trop de choix).

Cela demande un sens du sacrifice hors du commun : si je me limite à trois activités et que je loupe une nouvelle lubie plus intéressante à explorer ? Hein ? Non, parce qu’il y a un nouveau cours de derviches tourneurs au coin de la rue, et c’est sûr qu’on est fait l’un pour l’autre. 

Il faut croire que trouver sa lubie, c’est un peu comme trouver l’amour. Un jour il faut juste décider que c’est le bon/la bonne et arrêter de papillonner partout. Et puis quand il/elle commence à laisser traîner ses poils dans l’évier et qu’on se rend compte qu’il/elle a le QI de Kim des Marseillais à Ibiza on persévère et on se rappelle que ce hobbie cet(te) homme/femme nous apporte beaucoup de confort bonheur par ailleurs et qu’on ne peut pas se barrer à la moindre contrariété. 

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Dans les bons jours je me dis que je suis “curieuse pathologique”, dans les mauvais “paumée influençable”. Mais bon, au final est-ce qu’être atteint de lubiophilie est un problème si grave en soi ? Disons qu’à part l’aspect financier (je vous conseille des lubies économiques comme l’écriture et la collection de capsules de bières), on peut vivre en paix avec cette condition de coeur d’artichaut lubiophile. Sans compter que ça fournit de anecdotes croustillantes lors des diners mondains (“tu te rappelles la fois où tu as voulu devenir prof de français alors que tu n’as jamais pu piffer les gosses ?”). 

D’ailleurs, vu que que tout le monde parle en ce moment de polyamour, même ta mère trouve que “c’est une idée super intéressante”, pourquoi ne pas réserver le même traitement à nos lubies et lancer la mode du polylubisme ? 

Bon, sur ce j’vous laisse, j’vais à mon cours de peinture sur couette. 

°Pour ce qui est de ma deuxième résolution (l’arrêt de la cigarette), une séance d’hypnose où j’ai du faire un câlin à mon “moi” enfant dans une cascade brûlante, 120 euros plus tard et trois paquets fumés le weekend suivant je peux enfin me l’avouer : ce fut un échec.