RETARD → Magazine

lundi, 14 octobre 2013

PLUS LOIN QUE LA NUIT ET LE JOUR

Par
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J’ai toujours eu du mal à écrire à la première personne. Me voilà décomplexée.

J’ai connu Retard il y a quelques temps. Quelques temps après j’ai « contacté la rédaction ».

J’avais un stage… sérieux, et maintenant je suis « inactive ». Même pas au chômage steuplé. J’aime surtout beaucoup plus la photo, et voyager, et écrire que rester assise dans un bureau toute la journée. Qui va me cracher dessus en même temps ? Je m’évade alors que je voudrais expliquer comment on, je, en suis arrivée Là.

Le fait est que j’ai de l’intérêt pour ce que l’on appelle « monde arabo-musulman », ou région MENA – pour Middle East and North Africa – depuis que j’ai lu la BD Papyrus étant gamine. À l’époque j’avais deux passions groupables sous la catégorie « vieilles pierres » : Akhenaton, l’hérétique monothéiste qui n’était pas encore un rappeur, et les dinosaures. Ce sont des catégories fourre-tout qui englobent les pays à « dominante » arabe ou musulmane, bien qu’en y regardant de plus près, du Maroc à l’Afghanistan, on aurait du mal à trouver même le début d’une justification à cette réunion. Sauf que c’est pratique d’abord dans le cadre des affaires étrangères, de la colonisation à la « no fly zone » libyenne, et accessoirement à la recherche académique. J’ai encore du mal à choisir mon camp, le calcul éthique ( ?)/ salaire est un dilemme comptable complexe.

Cet intérêt pour les relations entre l’Europe et la Mésopotamie contemporaine a conduit à l’ouverture de la rubrique « world »  – et world musique aussi, on pourra en parler – de mon existence, et mon sac à dos macroRoutard à s’établir par hasard en Turquie puis au Liban. Chaque fois un an. La conjoncture a également fait que le Nord de l’Afrique puis le Proche-Orient se sont enflammés à ce même moment, me permettant d’être témoin distancé de ces mouvements de foule. L’appréciation des soulèvements est différente d’in situ mais assez directe tout de même : afflux de réfugiés, inquiétude sécuritaire etc. Je pourrais conclure en vous disant que je suis agent secret, ce n’est pas le cas.

Au départ j’avais proposé d’écrire sur la jeunesse en Iran. J’en ai toujours très envie. Cela nécessite préparation du terrain. Finalement je voudrais tout de même parler jeune, en commençant par le Liban. La fête au Liban comme instrument d’opposition politique.

D’abord, la réclame :

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Le Liban est un tout petit pays, officiellement cis sur la mer Méditerranée et indépendant depuis l’an de grâce 1943. Je dis an de grâce parce que c’est un peu « grâce » à nous français *brace yourselves* que le Liban existe en tant que Liban. J’ai sûrement l’air de partir un peu n’importe où. D’oublier la jeunesse. C’est pas tout à fait faux, mais attends un peu. Avant d’être Liban, cette parcelle de terre était considérée comme incluse au territoire Syrien, sous dominations diverses. Puis vint la chute de l’empire ottoman ! Roulements de tambour : acmé du cours d’histoire-géo de la classe de troisième. Rappelle-toi la frise chronologique à apprendre par cœur pour le Brevet. Après cela le mandat français et donc la création d’un territoire appelé Grand Liban, majoritairement chrétien. À l’époque un îlot de christianisme dans un océan d’islam. C’est en partie pour cela que la France a insisté pour sa création. Un bon moyen de garder un pied à terre dans la région après l’époque coloniale. Un pied à terre au soleil c’est toujours sympa pour les vieux jours.

La proximité entre la Syrie et le Liban tient donc à plus que le hasard de la géographie. De fait jusqu’aujourd’hui, Damas considère Beyrouth comme son arrière-cour et pratique une politique d’ingérence active, notamment au travers du désormais terroriste Hezbollah, qu’elle finance, fournit et commandite pour partie, en garde partagée avec l’Iran. 

#Point Hezbollah.  Le Hezbollah, Parti de Dieu, est une milice créée en 1982 au Liban en pleine période de guerre civile par des fonds iraniens, sur demande de la Syrie qui souhaite alors rétablir un contrôle au pays du cèdre. Depuis lors, il s’est inséré dans le paysage politique libanais, mais reste le symbole de la présence syrienne au Liban.

L’ensemble de la région est régulièrement parcouru d’instabilité. Pour le Liban en particulier une guerre civile jusqu’en 1990, et depuis encore régulièrement sous l’influence de la Syrie notamment. Encore plus depuis l’implication plus récente du Hezbollah dans le conflit qui meurtrit la Syrie depuis 2011. Le parti de Dieu accélère la spirale de trouble dans lequel le pays est de facto entraîné du fait de son voisinage. 

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Beyrouth, Furn el-chebak

S’installer au Liban quand on a le choix de faire autrement peut donc sembler absurde, voire stupide. Sur place les choses se passent un peu différemment.

On dit de Beyrouth qu’elle est le Paris du Moyen-Orient. À dire vrai, je crois que cette idée remonte à très loin car aujourd’hui il ne reste plus grand chose de Paris à Beyrouth la sinistrée. Jusqu’à la guerre civile, la capitale libanaise devait être le joyau de modernité de la région, le cœur de son intellect, de sa créativité, de son renouvellement comme nœud important d’une partie de la Nahda au XIXe siècle. Le plus beau succès de l’entreprise d’acculturation européenne. Puis elle fut presque rasée par ceux dont elle faisait la fierté. 

#point Nahda. La Nahda (« renaissance ») est un mouvement du XIXe siècle qui a voulu opérer une renaissance de la pensée arabe dans tous les domaines.

Depuis Beyrouth s’extrait de ses décombres, et garde en mémoire ce qualificatif flatteur d’une gloire passée comme le leitmotiv d’un futur quotidiennement menacé. Aujourd’hui on dit toujours qu’elle est le Paris de la région. Sans aucun doute pas pour l’esthétisme des gratte-ciels plantés par les dollars saoudiens qui n’ont rien de l’architecture imposée par Haussmann en France. Il ne reste de l’analogie que cette absolue fierté et le désir de la retrouver. Que reste-t-il de ce Paris bouillonnant aujourd’hui par ailleurs ? Il n’est effectivement pas beaucoup d’autre lieu dans la région où il soit possible de vivre si librement, de faire tant la fête, de rire et de consumer la vie qu’au Liban. Peut être faut-il regarder du côté de certains États du Golfe, encore que le style soit différent et bien plus récent. Exsangue, Beyrouth reste le symbole de la liberté, adjoint de celui du Phoenix, une liberté que rien ni personne ne peut anéantir donc.   

Je ne dis pas seulement que si tu veux te payer une bonne soirée et une tranche de rire il faut aller dépenser tes dollars au Liban. Ce serait une bonne idée quand même. Il y a aussi autre chose. On peut penser que les Libanais, du Liban ou d’ailleurs, ont un côté bling bling et/ou show off. Ça ne serait pas tout à fait faux encore qu’on pourrait aussi considérer qu’ils aiment vivre. Travailler pour dépenser, pas pour capitaliser. Calvin absous-les ! Une discipline de l’histoire dénommée psycho-histoire, s’inspire d’axiomes dégagés par la psychanalyse sur le plan individuel pour mener des observations sur un plan historique. J’ai du mal à voir les vertus d’une discipline qui prend comme prédicat un ensemble de théories rejetées par la science, et comme dénomination un terme développé par Asimov. Déso Freud. Néanmoins l’idée qu’une des nations les plus habitées par l’envie de tranquillité et une certaine idée de celle-ci soit une nation plantée au milieu d’une poudrière et qui ait connu 15 ans de guerre civile me semble trop intéressante pour ne devoir qu’au hasard et n’être qu’une généralité de basse intensité.

Après un an au Liban je suis repartie attachée et fatiguée par ce pays, parce qu’on est rarement durablement mieux qu’à la maison. Fatiguée car j’y ai vu chaque jour que la guerre civile n’est pas dépassée dans les rapports qui s’établissent entre les Libanais. Ils restent fondamentalement divisés, méfiants, au quotidien, les lignes sont bien présentes et difficilement traversées. Les francophones sont par exemple appelés les « Frenchies » par les autres, cela n’est pas un compliment. Les raisons sont multiples. Comme française je ne peux pas même prétendre comprendre vraiment, au-delà de l’intellect, les rapports qui peuvent s’établir entre eux. Je veux parler d’un type de relations inconscientes et séculières qui lient ou divisent les individus d’un pays entre eux. Attachée avant tout car il y a peut être un unique vecteur d’union parmi tous ces individus : le refus du conflit, une volonté de vie lestée au béton armé. Regards en coin au quotidien mais front dans le bord du gouffre.

Quand tout va mal, ils font leur devoir citoyen. Je ne parle pas de vote ou de manifestation. Encore qu’il y ait aussi cela. Mais le premier devoir citoyen d’un Libanais c’est de se montrer dehors, à Mar Mikhael, à Hamra (quartiers populaires criblés de lieux de détente), partout, dans les bars, dans les clubs, dans les restaurants, en compagnie de ses 4 millions et quelques de concitoyens. Pour montrer que le moral n’est pas abattu, que les menaces ne sont pas effectives, pour renverser un cycle de peur et de tension.

En octobre dernier, le 19 précisément, une voiture piégée explosait au coeur d’Achrafieh, le quartier chrétien de Beyrouth, tuant Wissam al-Hassan, chef des Renseignements des Forces de sécurité intérieure libanaises, et plongeant le pays dans un moment de doute effroyable. Les jours qui ont suivi, les routes étaient vides de leurs embouteillages et le soir les rues désertes de leurs fêtards. L’attente dominait, une terrible angoisse. Puis, le mot fut donné et tous sortirent ensemble, le même soir, plus calmes peut être qu’habituellement. Mais tous étaient là pour signifier leur refus du retour en arrière. Cet été le pays est encore en proie à plus de déstabilisation, cette mobilisation continue, mais on peut aussi la sentir désarçonnée.  

Mashroua Leila

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#Point Mashrou3 Leila.

Mashrou3 Leila (« projet Leila », « projet d’une nuit » ) est un groupe de musique pop-rock libanais formé à Beyrouth en 2008 par 7 étudiants de l’Université Américaine de Beyrouth. Le groupe écrit et interprète ses textes en arabe dialectal, et mélange instruments classiques et électriques. Le groupe appartient à une mouvance d’artistes modernes de la scène libanaise qui s’empare de thèmes triviaux et de société, rompant avec les thèmes traditionnels, telle la chanson d’amour.   

Cette forme d’engagement peut être qualifiée de légère, illusoire, pas réellement politique voire malsaine ou morbide et mortifère. Sûr qu’il ne s’agit pas du discours d’un costume cintré, d’une marche groupée, d’une prise d’armes, d’une réflexion profonde. C’est une politique de l’instinct, limitée dans le temps, qui ne résout pas les problèmes, colmate la brèche et empêche le bateau de couler. Je ne sais pas quelles sont ses prétentions exactes. Mais c’est une action consciente et collective, le moyen que les jeunes ont d’agir de concert, un des seuls lieux d’union politique nationale.

Céline

Céline a 24 ans et un appareil photo qu'elle a récemment pété (ou bien il est réparé ? Tu nous dis Céline). Actuellement en fin de cursus de brillantes études politiques, cette amatrice de voyages attirée par le Moyen-Orient nous a proposé à chaque fois des papiers qui nous ont donné des ambitions de Monde Diplomatique (c'est bon on n'est pas connes on SAIT QU'ON N'Y ARRIVERA JAMAIS). On espère qu'elle continuera à remplir notre boite mail parce qu'on apprend toujours des choses avec elle. Prochaine étape : la jeune femme veut visiter le fond des mers. On a hâte de lire ce que ça donnera...MERCI CÉLINE, ON VA MOURIR MOINS BÊTE GRÂCE À TOI.

Élise

Elise a 23 ans et une passion pour le Blind Test. Après avoir grandi à Lille puis à Toulouse, elle réside maintenant à Paris où elle essaie de gagner sa vie en dessinant des Mickeys. Comme c'est pas toujours facile, elle est aussi surveillante dans un collège à mi-temps et rêve de devenir Isabelle Adjani avec les cuisses de Beyoncé (j'arrive pas à visualiser vraiment, mais le résultat doit forcément être super).