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samedi, 09 février 2013

POWER PAOLA DESSINE-MOI QUATRE BRAS

Lorsque je suis arrivée au milieu du Brésil, dans une exploitation de café à 3 heures de Rio, où avait lieu la résidence d’art Sao Joao à laquelle je participais, Antonio(Sobral) m’a emmenée voir ma chambre. J’allais la partager avec Paola, artiste équatorienne, passée par la Colombie, Paris, Sydney, et vivant désormais à Buenos Aires. 

J’étais tout droit dans le cluedo de l’amour, où les personnages se rencontrent sur un coup de dé. Je vous avoue qu’au final, je n’ai pas tellement dormi dans ma chambre, un artiste chilien ayant capturé mes nuits, mais ça, c’est une autre histoire. Pour rattraper ma fâcheuse absence entre les quatre murs du sommeil et les confessions sur l’oreiller, j’ai décidé d’interviewer dame Paola.

Sous les lueurs de l’hiver brésilien, doux et espiègle comme un petit chat joueur, Paola a enregistré sur le papier mes balbutiements de philosophie en espagnol (« la vida es como un arbol »). Son sketchbook était notre baromètre, un carnet qu’elle amenait partout, au déjeuner, en promenade.Il était un miroir qu’elle nous tendait chaque jour, et devenait un jeu :  » Paola, s’il te plaît, dessine moi…avec 4 bras !” (Samuel aka Feu Machin, Kikiliimikilii) 

 

Carnet de Power Paola, résidence Sao Joao, Brésil 

Ta bd, Virus Tropical, sort aux Editions de l’Agrume en France, peux-tu me la raconter ?

La bd commence quand ma mère tombe enceinte. Elle avait fait une opération pour ne plus avoir d’enfants, et les médecins lui ont dit que ce n’était pas possible, qu’elle avait sûrement un virus tropical, ou que c’était dans son imagination. Le bébé grandissait et finalement on a découvert qu’elle était enceinte de 5 mois. Le virus tropical, c’était moi ! Cette bd est un portrait de ma famille : ma mère, mon père et ma soeur.

Cela finit quand j’ ai 13 ans, lorsque l’on part en Colombie, la famille se désunit à ce moment-là, et tous les personnages doivent trouver leur chemin, séparément. 

(clique sur les images pour les voir en plus grand poussin) Virus Tropical de Paola Gaviria

 

Et d’où vient pseudonyme Power Paola? 

J’avais un copain français que j’avais connu en Colombie. Quand je me suis installée à Paris après mes études, on a essayé d’être ensemble de nouveau, mais à une fête d’anniversaire, je l’ai vu embrasser une autre fille devant moi. Cela faisait un mois que j’étais là, je ne parlais pas bien français, la fête était en banlieue, et je suis partie. J’ai pris le métro pour rentrer, je pleurais beaucoup. Un mec s’est assis à côté de moi, et m’a demandé :

« Comment tu t’appelles? »

« Paola »

« Power? »

« Non, Paola »

et le mec me redemande « Power ?? »

 Je me suis dit, mais non, c’est pas possible, il ne comprend pas. J’ai pris le ticket de métro, et inscrit mon nom. Il a pris le ticket et a écrit : »Power ».

Il me l’a redonné et je suis descendue.

En fait, cette association m’a donné plein d’énergie, je me suis dit « merde, désormais je suis libre ici tiens, je vais faire exactement ce que je veux”J’ai commencé à m’acheter des rollers, j’ai marqué en gros “Power Paola » sur mon sac, et j’allais partout dans Paris en rollerblades (rires).  

Comment as-tu commencé à dessiner ? 

Au départ, je faisais des peintures tous les jours, une sorte de calendrier abstrait, et des portraits. Je peignais avec de la peinture à l’huile, de l’acrylique, du café, tout ce que je trouvais. J’ai fait cela plusieurs années, et puis je me suis ennuyée. 

Devorada, Power Paola 

Qu’est-ce qui t’a amenée à changer ? 

J’étais très confortable avec les peintures en Colombie. Je les vendais, les gens aimaient, mais je sentais qu’il fallait que je change. Je voulais rechercher plus, comprendre d’autres choses, j’avais envie de me tromper. En Colombie, je me sentais fière de mes peintures, mais en France, je me sentais un peu plus perdue ou inconfortable avec ces mêmes travaux, et puis c’est normal, je débarquais après mes études, tout était ouvert, cela devait évoluer.

Après, je sais que je voulais garder cette recherche sur le quotidien comme contrainte pour expérimenter, jouer avec le texte et avec des éléments de ma vie.

Quand je suis arrivée, j’ai vécu à la Cité des Arts pendant 2 ans. Je ne parlais pas un mot, et la meilleure manière pour moi de comprendre l’endroit où je vivais, c’était de dessiner mon environnement, les magazines que je trouvais, et de chercher le sens des mots, tout en les dessinant. Une dame qui avait une galerie, Miss China, a lancé un appel d’artistes, car elle fermait cette galerie pendant l’été et organisait une résidence.

J’ai présenté mon travail, elle n’a pas trop aimé les peintures, mais a pointé les carnets “je veux voir ça”. Elle a beaucoup aimé, et m’a donné les clefs de la galerie pendant un mois : “le studio est pour toi, tu restes là pour peindre, et tu montres ton travail à la fin”. A l’issue de cette résidence, j’ai commencé à vendre mes carnets. Je commençais à croire en ce format. J’ai commencé à faire des petites histoires, et donc, naturellement, je faisais déjà de la bande dessinée. 

C’est quoi les bds connues en Colombie ? 

En Colombie, où j’ai étudié, on n’a pas tellement de bd, à part Mafalda, que je lisais un peu. Le truc principal, c’était les super héros, et ça me branchait pas tellement. En France, j’ai commencé à lire pleins de trucs, Chris Ware, Charles Burns, Robert Crumb, et Julie Doucet « Carnets de New York » a été comme une révélation, dans sa façon de raconter un évènement de sa vie, ici son déménagement à New York, je me suis dit : “c’est ça que je veux faire !”

 Après, je suis partie en Australie avec mon mari écrivain, et qui suivait un master là-bas. J’ai commencé à travailler en cuisine, à déprimer un peu. Tout était lisse : je gagnais bien ma vie, j’avais un appart sympa, mon mec m’aimait, mais je sentais que je perdais mon chemin.

Je me suis dit que j’allais travailler dans des bars toute ma vie, au lieu de vivre du dessin.

J’ai commencé à me moquer un peu de moi-même. Je bossais dans un resto du quartier d’affaire en tant qu’assistante du chef et j’ai fait des petits bds de cette situation. Puis j’ai commencé un blog, et quelque chose s’est passé : tout d’un coup, des gens d’Argentine m’ont demandé des bds, et puis j’ai eu des propositions de publications dans des magazines au Pérou, en Espagne.

Je ne m’y attendais pas. Avec l’argent qu’on a gagné à Sydney, on est reparti en Argentine, et pu vivre un an sans travailler pour développer nos travaux. C’est là que j’habite désormais, à Buenos Aires. Au début, j’ai commencé par faire une page par semaine sur un blog en Argentine, historietas reales.

Ce qui m’a frappée, c’est la couleur mélancolique qui se dégage, la contradiction entre dessins très fins et bd, et une sorte d’angoisse de vivre, est-ce que c’est dessiner le présent qui amène cela ? 

Mes bds sont toujours tirées de ma vie.

Au début, j’ai essayé de faire des chutes comiques aux histoires, notamment quand je dessinais pour ce blog où je devais faire 3 vignettes, mais je me suis rendue compte que ce n’était pas moi, c’était un peu forcé, j’ai une vie très amusante, mais je ne suis pas super drôle (rires).

Dans les bandes dessinées en Amérique Latine, tout est toujours drôle, et je ne trouvais pas trop ma place à cause de cela. Désormais, la scène de bd se développe en Amérique latine désormais, donc là, il y a pleins de gens qui essaient de raconter des histoires de façon moins mainstream. Finalement, j’essaie juste de raconter une histoire, et les évènements seront drôles, non pas parce que je l’ai voulu. En plus, j’avoue que j’aime les choses tristes en bd, les histoires comme celles de Marc Beyer par exemple, naîves et étranges.

A la résidence, tu écoutais tout le temps de la musique quand tu dessinais, quels sont les musiciens et les artistes que tu aimes ? 

C’est un rituel quotidien pour moi d’en écouter.

Chaque matin, je démarre Grooveshark, et si je veux faire des dessins de pierres, alors je met une playlist dont chaque morceaux aura le mot « stones » (rires), et c’est fantastique ! Virus Tropicala aussi une playlist ici, que tu peux écouter en lisant la bd. J’ai mis tout ce que moi et mes soeurs écoutions à l’adolescence. 

Sinon, j’aime beaucoup l’art naïf, primitif. A Paris, je passais mes journées à la librairie du musée de l’Art Brut à Paris. J’adore les dessins de gens dans les prisons et à l’asile. Sinon, j’aime bien fouiner les flickr de jeunes dessinateurs, comme Misaki Kawai, Shoboshobo,et sinon Cy Twombly, Sophie Calle. Il y a ce mec péruvien, Lito el Perro, c’est mon auteur préféré de bande dessinée en Amérique Latine

En musique, j’aime la vieille salsa, Hector Lavoe, Willie Colon, et aussi le punk du Pérou (énorme là-bas), la new wave, Christina Rosenvinge, qui avait un groupe, Christina y los Subterraneos,et aussi, Rita indianas y los Misterios, que j’écoute beaucoup à la résidence !!  

Rita Indiana y Sus Misterios - La Hora de Volver

RETARD → Magazine - Rita Indiana y Sus Misterios - La Hora de Volver

Purée, Azealia Banks a tout pompé à Rita

Je voulais aussi connaître ton expérience dans la bd en Argentine en tant que femme ? Y-a-t-il des différences de traitement ou pas vraiment ? 

Au début, quand je vivais à Medellin, c’était très difficile pour moi d’être une artiste, Il n’y avait qu’une seule galerie, et le mec avait une aversion pour les femmes. En Colombie, tu sens qu’il y a plus de femmes qui étudient l’art, et dans la scène, tu vois surtout des mecs, alors tu te demandes où elles sont passées ! Je ne sais pas si ce sont les galeries qui s’en fichent, ou si elles n’ont pas assez confiance pour montrer leur travail, mais il y a encore quelque chose qui fait que le monde de la bd ici, tu sens que c’est encore un peu le terrain des hommes.

Si l’on te veut dans un magazine, on fait un magazine à propos des femmes,on ne mélange pas les mecs et les filles. Non, on fait un mag et on parle de féminisme.C’est important, mais je ne veux pas toujours avoir le label féministe parce que je suis une femme dans l’art. Je veux faire les choses dont j’ai envie. C’est une histoire de place, je veux être à la même place que celle des hommes dans la bd.

(Paola a commencé récemment un dialogue avec un dessinateur différent toutes les semaines sur son blog : http://lapoderosa.megustaescribir.com/

Quiero tener un dialoguo con un hombre, cada martes de 2013 subiré un diálogo con un dibujante acá: http://lapoderosa.megustaescribir.com

Dans la manière de raconter une histoire, j’explore bien sur mon côté « féminin », et j’adore certaines femmes qui font de la bd, certaines racontent avec beaucoup de détail je trouve, et souvent tu trouves beaucoup de mecs qui ont un trait “féminin”. Bref, sinon j’aime pas trop qu’on me dise :  »ton travail est très féminin »"hmm bien sûr, je suis une femme, Dis moi autre chose sur mon travail !!

J’ai un blog avec des filles, 9 femmes du monde entier,ça s’appelle Chicks on comics, tu fais une vignette, et une dessinatrice de Londres répond, et puis une autre des Pays-Bas, etc..! Au début on parlait de règles, de trucs un peu typiques, pour amorcer le blog, et maintenant on parle de pleins de choses.On a une expo cette année à Berlin.

Est-ce que tu t’inscris dans un courant DIY?

C’est important de trouver une esthétique dans tout. En Colombie, les femmes ont les cheveux longs, blonds, et lisses, alors qu’elles ne sont pas comme ça : non, elles ont les cheveux noirs et bouclés ! (rires)

Tu dois montrer l’inversion, tu dois montrer que tu as dépensé beaucoup d’argent en bourrant tes seins, tes cheveux, et tes ongles. C’est une chose contre laquelle je me suis rebellée à un moment, je n’avais pas envie d’être comme cela, d’où les tatouages, les piercings.Donc, j’aime aussi les trucs artificiels, mais j’aime l’idée de chercher, trouver le moyen de se représenter différemment. Pas envie d’être un clone quoi.

Dibujos y pinturas: http://www.flickr.com/photos/powerpaola/

Cómics: http://powerpaola.blogspot.com/

La BD Virus Tropical vient de sortir aux Editions de l’Agrume, Paris.

Compilation des carnets de dessins de Power Paola à paraître (dessins réalisés à la résidence, Brésil et en Argentine, 2010-2012 ) :http://issuu.com/jellyfishbooks/docs/jellyfishpowerpaola 

Exemplaire à acheter à l’avance, pour contribuer à sa sortie :

http://idea.me/proyecto/1257/diariovisualdepowerpaola

Mariette

Mariette est née en 1986 et ne tient pas en place. Grande virtuose de la caméra, elle est aussi l'ancienne guitariste de Pussy Patrol (le premier groupe de Charlene et Marine) et l'ex leader d'Eyes Behind. Elle développe actuellement son projet solo Watersark, le duo BCBG et fait aussi de la vidéo. C'est une fille avec un gros emploi du temps, un rayon de soleil qui rigole à toutes tes blagues et te fait découvrir le sucre de cactus (HIPPIE)