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mardi, 31 mai 2016

Princesse de l’autoroute

Par
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J’ai fait partie d’un groupe de rock dans lequel il n’y avait que des mecs. Avec cette expérience, je peux dire que j’ai plongé dans le monde des garçons.

Flashback. On est en 1995. Je suis derrière mon frère qui grimpe sur un mur et m’encourage à faire de même « viens, saute là-dessus, on va monter en haut de cet arbre pour voir la vue ». Couvée par ma mère, tenue à l’écart des ustensiles de jardin par mon père, et enfermée dans cette idée de moi résumée comme suit : « Sophie, elle est dans son monde, elle n’embête personne, elle reste dans sa chambre tous les après-midis et fait ses jeux… » (mon père). J’avais au moins la liberté de pouvoir suivre mon frère sur un muret et de m’égratigner la jupe à ses côtés, loin du monde des adultes. Je partageais un espace suspendu avec cette tignasse fraternelle, humant le bon air, perchée en haut d’un arbre, les bras ouverts à l’aventure.

Mars 2015. Moi et les garçons du groupe, nous surfons, nous surfons sur une vague, comme hypnotisés et guidés par cette force qui s’empare de nous et nous tient en équilibre. On franchit le mur du son et on s’accroche à nos instruments dans une sensation d’extase. Lorsque le set est fini, on relève la tête, abasourdis par ce rêve de haute voltige. Le batteur souffle sur la mèche qui dissimule ses yeux et sautille sur son tabouret, électrisé. Le bassiste à moitié couché au pieds des fûts, se relève en se marrant. Avec eux, c’est comme si je grimpais à nouveau au muret. Ils me donnent confiance. Je deviens leur double, un alter ego avec les cheveux longs. Un peu comme si je me disais : « L’angoisse, le manque de confiance en moi, c’est pour la fille que je suis, mais ce soir, je serai un garçon. »

Sauf que je suis une fille.

Lorsque le chanteur m’a proposé de les rejoindre, c’était comme de m’offrir le monde des mecs sur un plateau d’argent. J’allais enfin découvrir ce qu’ils se disaient entre eux, comment ils voyaient la vie et me connaissant, c’était du pain béni. Et il faut dire que le chanteur représentait pour moi une sorte de guitar hero incroyable doublé d’un sex appeal ahurissant qui faisait mouiller toutes les filles sur son passage, une sorte d’idéal masculin rock’n roll et ténébreux. Et moi j’allais partager une voiture et un local de répète avec CE MEC.

Le pays des garçons

En fait, les garçons ne sont pas tristes de la même manière, ils ne s’engueulent pas et surtout ne se réconcilient pas pareil. Quand ils sont tristes et déprimés dans la voiture de tournée, ils s’emmitouflent dans leurs vestes et écoutent des morceaux hyper véners, et quand ils sont joyeux, ils écoutent des morceaux… hyper forts. Ils discutent pas trop de meufs, certains glissent seulement des indices par-ci par-là sur leurs histoires, quand d’autres ricanent dans un coin, gênés. Le fond du fond, ils n’en parlent pas, il faut aller le chercher dans leurs regards. Et quand ils se disputent, il y en a un qui lance une grosse vanne bien sentie qui fait rire tout le monde, et ça se rabiboche en deux deux, quand les filles peuvent rester longtemps à se prendre la tête et jouer à Sarah Bernhardt.

Et puis il y a l’alcool, la drogue et les filles, je ne vais pas vous mentir, ça reste un truc qui fait dresser leurs petites oreilles de chats, c’est une sorte de soupape, l’élan vital de la soirée.

La majorité l’emporte

Ma copine Jessica m’avait prévenue. Etre dans un groupe de mecs n’est pas l’image d’Epinal que je m’imaginais. Je pensais qu’entourée de mecs, je ressortirais tel un diamant dans son écrin de velours, tournant et brillant de milles feux, comme une Marilyn Monroe soulevée par ses danseurs, princesse sexy et mystérieuse. Eh bien je m’étais trompée sur toute la ligne.

Alors j’étais une princesse oui, mais une princesse de l’autoroute et des sandwichs triangles. Une princesse à la frange grasse et aux traits tirés. C’est comme en politique, la majorité l’emporte, et dans mon cas, avec la voiture remplie de princes, j’étais battue d’avance.

En fait, être une fille dans un groupe de mecs, c’est plutôt l’apprentissage d’une certaine solitude. Celle de la fille qui franchit des repères. Tu aimerais être comme eux, mais tu es différente et tu le sais. Tu n’es tout simplement pas un garçon, et tu n’en seras jamais. Alors oui, les codes dans le rock sont brouillés, certains ont les cheveux longs, l’un d’eux met du vernis à ongles, l’autre t’emprunte timidement ton crayon khôl, mais ils restent et resteront des GARÇONS. Et c’est justement ce « pas un garçon » qui te saute à la figure en tournée.

Les nuits d’hôtel sans pijama

Un soir alors que l’on arrivait à une salle de concert et que l’on discutait d’essayer de dormir une nuit complète, le batteur nous lance, goguenard « non mais vous allez pas me dire que vous avez pris votre pijama tout de même ?!» J’ai répondu d’une voix timide « si, moi en fait, je l’ai pris ». Rires dans la voiture. Il avait bien fait de nous avertir, je n’en ai pas eu besoin de mon petit pijama fleuri. On s’est tous retrouvés à s’écrouler dans la même chambre à 7h du matin, avec tous nos habits sur nous, la bave sur l’oreiller. Une autre fois, pour me faire coquette, j’avais voulu m’asperger discrètement de mon parfum au réglisse, mais l’odeur du bonbon a fini par cocotter dans toute la voiture. Les mecs sniffent l’odeur, l’un d’eux lance au groupe « Heey mais qui est-ce qui a bouffé un réglisse sans m’en proposer ?!! ». J’ai dû avouer qu’il s’agissait de mon parfum spécial issu de la réglisse naturelle. Ils m’ont regardée, surpris et amusés. Cette fois-ci c’était sûr, un monde nous séparait. Je réalisais que j’étais bien une fille.

On me prend pour une serveuse, une groupie… ou un mec

Un soir alors que je prenais mon instrument derrière le bar, une fille m’a demandé si je n’avais pas trouvé son bonnet : elle m’avait prise pour la serveuse. Souvent les videurs n’ont pas voulu me faire rentrer car ils pensaient que j’étais une fille du public qui essayait de gruger, jusqu’à ce que je montre mon badge, et que tout le monde se sente mal. On te regarde comme un ovni en fait, une créature téléportée, et l’on ne sait pas où te placer : tu n’es ni une groupie, ni un mec, tu es une fille qui fait de la musique avec des mecs… mais du coup tu n’as pas de modèle, pas de carte pour t’y retrouver, tu es perdue dans un monde qui ne sait pas comment t’accueillir.

Au détour d’une conversation, c’est aussi entendre un bookeur parler d’une meuf comme quoi il l’a « tringlée » en oubliant qu’il y avait une fille dans la voiture qui pourrait être offensée par ce vocabulaire romantique. Le mec s’est fait reprendre au final par le reste du groupe, mais j’étais bien la seule blessée je pense, parce que je suis une fille justement. Le mieux dans l’histoire c’est que le bookeur plus tard a tenté de m’ajouter sur facebook. Au secours !!

No groupies for girls

Quand on est tous ensemble, les filles ne te calculent jamais, tu deviens invisible. Toute l’attention se porte sur eux, c’est une sorte de séquence au ralenti qui se déroule sous tes yeux : ils secouent leur tignasse, elles se transforment en tigresses, grrr, et la température monte.

Pourtant, pour peu que tu aimes les garçons, tu devrais te dire que tu t’en fous, car tout au long du chemin, tu vas être servie niveau mecs. A la technique, des garçons, dans les groupes avec qui tu partages l’affiche, des garçons, partout, des mecs. Tu te rends compte que 95% du temps, tu ne rencontreras que ça sur ton passage, ce qui est une sorte de système bien asphyxiant soit dit en passant. Mais donc les mecs à la technique ne te calculent pas non plus dans ces cas-là, car ils prennent des distances professionnelles… Bon hein je peux les comprendre, ils sont au taff, c’est pas l’endroit ni le moment.

Et je vais détruire un mythe, mais les groupies d’un groupe de rock, cela s’applique UNIQUEMENT à un groupe de mecs et à un public de filles. Le contraire n’arrive JAMAIS, ou très peu.

Le plus marrant c’est que moi, j’en crevais d’envie qu’un mec vienne me voir après un concert, je faisais péter le décolleté même sur la scène du bar le plus reculé de France, je sortais le rouge à lèvres à tout va et me dessinais des yeux de biche, mais jamais aucun mec n’est venu me draguer. Enfin si, le dernier soir d’une tournée, un vieux en perfecto est venu me souffler, les yeux mi-clos « vous êêêtes sublime ». C’était le clou, tragi-comique. J’avais galéré à attirer l’œil des jeunes mecs de l’assemblée pendant des jours, et le seul qui venait me voir était un quinqua nerdie en blouson de cuir. A la fin de la tournée, j’ai rangé le crayon khôl. Je crois que je commençais à devenir un garçon, au sens négatif du terme. Je ne me lavais plus les cheveux en arrivant à la salle de concerts, je dévorais les sandwichs triangle de la station service en me disant « arff tant pis pour les boutons », et j’enfilais ma guitare, mal peignée et mal fagottée. Je me disais « ah quoi bon, je vais dormir seule dans la chambre d’hôtel, sans avoir roulé de pelles. » Horreur pour mon sex appeal. Donc être une fille dans un groupe de mecs, qu’on me prouve le contraire, cela n’attire que les freaks. Je me suis d’ailleurs demandée si parce que j’aimais tenir une guitare et qu’il n’en sortait pas que de gentilles mélodies, les mecs normaux avaient peur que je les fouette avec un martinet.

Par contre, pour les mecs, alors là c’est la fête, le contraste ABSOLU : ils se tapent des remarques juteuses de la part de meufs à la frange lavée qui viennent leur susurrer, coquines : « hmm dis moi, tu fais de la guitare comme tu fais l’amour ? ». Un soir dans une fête, on a même assisté à un spectacle d’aérobic donné par des meufs bourrées qui dévoilaient leurs culottes à chaque pirouette, « oups hihihi on voit ma chatte ».

Dans la pièce, le taux de testostérone est monté d’un cran, et au fond de moi, j’étais deg. Je mesurais ce monde injuste.

Bon bon bon, j’ai compris que c’est ça un garçon, c’est rigolo et tendre. Il te prend par le bras quand tu as trop bu pour pas que tu tombes. Si tu veux pas sortir, il te lance d’un air choupi « roooh allez, viens t’amuser avec nous ! ». Quand dans la voiture, le batteur s’emmitoufle dans sa veste en soupirant qu’il aimerait bien une fille à son retour pour se blottir dans ses bras, il dit un truc qu’on partage tous, filles et garçons. Moi qui regardais quelquefois les mecs comme des êtres sans émotions car ils sont vraiment nuls pour les exprimer, ceux-là ont changé ma perspective sur la gent masculine. J’ai compris que les mecs aussi avaient leur petits cœurs d’artichaud, ils ne l’exprimaient juste pas pareil.

2016. Nous sommes sur l’autoroute, et c’est moi qui conduis. Les tignasses somnolentes et éméchées tanguent sous leurs manteaux tandis que la voiture avance. Le soleil se couche, j’ai l’impression d’être une daronne qui berce doucement des petits oursons mignons,

et là, une sensation de sérénité, le vent dans mes cheveux, les collines qui défilent,

je ne veux être nulle part ailleurs.