RETARD → Magazine

lundi, 11 décembre 2017

Ride, baby ride

Par
illustration

J’ai grandi à la campagne, dans ce genre d’endroits où tu fais rien sans voiture et sans permis. A 16 ans, comme tout le monde, je me suis inscrite à la conduite accompagnée, et je n’y suis jamais allée. Je me satisfaisais d’être dépendante des mecs cis* autour de moi qui avaient la conduite facile, un truc d’homme, de mec qui conduisait d’une seule main un peu bourré. A 19 ans, deux ans après avoir déménagé à Lyon, je me suis dit que fallait m’y remettre, là tout de suite, sinon j’allais perdre mon code que j’avais quand même payé, et je me suis inscrite la peur au ventre dans une auto école. Cette année de conduite a été une horreur. Deux fois par semaine, j’allais me faire hurler dessus par un moniteur qui me répétait que j’étais nulle, que je ne savais pas conduire, qu’il fallait que je me réveille sinon je n’aurais jamais mon permis. J’ai fini en pleurs une séance parce qu’il hurlait trop, c’est dire. Evidemment, je l’ai raté deux fois et j’ai fini par l’avoir, terrorisée à l’idée de devoir conduire une voiture sans doubles pédales.

J’avais la liberté à côté, je pouvais l’effleurer, mais j’étais trop persuadée d’être incompétente et j’ai continué à faire semblant de ne pas savoir conduire, à mentir en vacances avec les potes, à laisser les mecs conduire.

J’ai dit à mes parents que j’avais trop peur de la conduite, ils n’ont pas osé me pousser et j’ai continué à être dépendante d’eux quand je revenais à la maison, et dépendante de tou.te.s ceux et celles qui devaient m’emmener, m’accompagner, me déposer. J’ai passé des années à dire à tout le monde que « j’étais angoissée par la conduite » pour devenir celle qui conduisait seulement en cas d’urgence (c’est à dire jamais). En fait, je n’étais pas flippée de la voiture en elle même, j’étais terrorisée à l’idée de me faire engueuler par les autres conducteurs sur la route, de me tromper de route, de conduire trop lentement.

Et puis un jour j’ai commencé à sortir avec une personne qui n’avait pas le permis. J’ai bien tenté au début d’organiser des vacances en bus, mais au détour d’un énième comparatif d’horaires, elle m’a demandé : en fait c’est quoi le problème avec la conduite ? Je croyais que t’avais le permis ?

J’ai pas su quoi répondre, bah je suis nulle, je conduis jamais, tu vois c’est compliqué. Elle a fait la moue, et 10 minutes plus tard on avait loué une voiture et je faisais des insomnies sur nos futurs accidents.

En conduisant ces vacances, j’ai répété peut être sept fois par jour que j’étais nulle et que je savais pas conduire, là tu vois je vais pas arriver à me garer c’est sur, désolée je suis super lente je sais. Jusqu’à ce qu’agacé.e, mon partenaire me dise que je conduisais très bien et que je faisais juste comme à chaque fois.

Comme à chaque fois.

Comme à chaque fois ? J’ai demandé. « Bah ouais. C’est un peu comme ton boulot, rappelle toi ». Et c’est vrai que depuis 5 ans que je bossais, j’étais persuadée qu’on me félicitait uniquement parce que mes employeurs ne se rendaient jamais compte de mon incompétence. Quand j’ai quitté mon dernier taff, j’ai fait des cauchemars des semaines après, je rêvais que mon boss et l’équipe se rendaient compte grâce à ma successeuse que j’avais rien branlé pendant 3 ans. Qu’ils découvraient l’arnaque que j’étais, ma mémoire effaçait tout et je revoyais uniquement les moments où j’étais sur Facebook après le déjeuner, comme si mes journées s’étaient résumées à ça pendant toutes ces années.

Ce manque de confiance vient de loin.

Au collège en 5ème, ça a commencé parce que mes charmants camarades de classe masculins, à la vue de mes premières bonnes notes, avaient décrété que je raflais la mise parce que je suçais le prof. C’est devenu une blague récurrente, ahaha t’as eu 18, t’es passée derrière le bureau ? On avait 12 ans, je me rappelle que j’étais super venère de ça, j’avais envie de dire que non, j’avais bossé, mais ça a fini par bien s’ancrer dans mon esprit. Quand 10 ans après, à l’université, j’ai obtenu un 16 à un boulot de fin d’année je me souviens m’être dit que ça devait être parce que la prof me trouvait sympa. Et quand au boulot un homme me disait que je faisais du bon boulot, ou m’invitait à des réunions, je me demandais si c’était parce que j’étais jeune avec les cheveux propres. A mes débuts militants, j’avais le sentiment que je disais de la merde tout le temps mais que les personnes autour de moi étaient trop bienveillantes pour me le dire. Mais en en parlant autour de moi, je me suis rendue compte que c’était complètement répandu chez les copines et les copains, enfin chez toutes les personnes à qui on avait pas enseigné la confiance, chez toutes les personnes qui n’étaient pas des mecs cisgenres * qu’on pensait tou.te.s qu’on était pas malignes, un peu faibles, pas très doué.e.s.

Pourquoi est ce qu’on fait ça ? Pourquoi est ce qu’on se dévalorise à ce point, tout le temps ? Pourquoi on s’imagine si incapables ? 

Quand on a commencé un projet de publication féministe avec une copine, j’ai le souvenir qu’on a été très étonnées que des gens aiment bien. On n’en revenait pas que des personnes puissent vouloir le lire, donner de l’argent pour ce truc, ou même qu’elles avaient envie de le diffuser. Comme si rien de ce qu’on pouvait faire ou produire ne pouvait jamais avoir de la valeur. D’ailleurs, avec ma pote on avait l’impression d’être ces enfants que les adultes laissent jouer dans un bac à sable, et à qui on dit « mais oui ton pâté est très joli » pour avoir la paix.

En fait, j’ai l’impression qu’on perd énormément de temps et d’énergie à produire cette dévalorisation. Je nous vois, à chaque prise de parole en public, avec nos notes pour pas être embrouillé.e.s, pour être clair.e.s, je nous entends nous excuser avant la prise de parole, excusez moi si j’ai pas compris, si j’ai loupé un truc, désolé si c’est pas clair, j’ai été trop longue, bon je me tais. Quand j’ai recommencé à conduire, je m’excusais tout le temps, dès que je freinais, dès que j’étais un peu brusque, dès que j’appuyais trop sur la pédale des gaz. Comme si c’était honteux.

A nous entendre, on ne sait jamais rien faire. Pourtant des personnes qui ne sont pas des mecs cis* et qui font des trucs supers, J’EN CONNAIS BEAUCOUP, des gens qui savent réparer un vélo, crocheter une serrure, écrire des livres, faire de la musique, dessiner, photographier, soigner, écouter, faire à bouffer, couper les cheveux,…

Au final, ce printemps, on a loué une bagnole et j’ai conduit 3000 kilomètres toute seule, sans back-up, et sans m’excuser. 

Au final on continuera d’écrire ici et ailleurs, et de faire ce qu’on aime, même si c’est mauvais, même on se trouve chaotique et inégal.e.s, parce qu’en fait, en vrai, c’est souvent formidable.

*cisgenre : personne dont le genre actuel correspond au genre assigné à la naissance

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com