RETARD → Magazine

jeudi, 26 janvier 2017

Sorcières

Par
illustration

Je sais pas si c’était le vieux brouillard qui s’éparpillait partout pendant les vacances de Noël, et qui était déjà assez déprimant, ou si c’était autre chose, un truc inconscient qui te fait célébrer les moments chouettes de ta vie, mais à un moment, j’en ai eu marre d’écrire des trucs qui dégoulinaient de colère. Je me suis posée devant mon ordi, et j’ai décidé d’écrire sur les meufs. Y a plein d’autres personnes que je kiffe hein mais là, j’avais surtout envie de rendre hommage aux meufs, pour plein de raisons. Du coup j’ai attendu que ça vienne. Parce que quand j’écris, c’est un peu comme ça. Un soir, une aprèm, je sens que c’est là, que les mots vont déborder de ma tête parce qu’ils y tournent depuis trop longtemps, et je commence à les taper un peu furieusement, d’un coup. Bon ben là, j’avais beau avoir beaucoup d’amour à témoigner (si si, je vous assure), y avait rien qui sortait. Comme si le sexisme était mille fois plus facile à écrire que la sororité.

Après l’adolescence, pendant des années, j’étais cette meuf qui trainait qu’avec des mecs. À l’époque, je crois que le summum de l’émancipation c’était pour moi de me tenir le plus éloignée des filles. J’adorais qu’on me dise ce vieux truc plein de compétition sexiste pourrie : « toi, t’es pas comme les autres meufs ». J’avais un léger mépris pour tout ce qui pouvait m’associer de près ou de loin au cliché de la meuf Cosmo et je regardais d’un mauvais œil les meufs qui voulaient se rapprocher de notre bande. Ouais, ouais. Bon j’étais un peu con je crois.

En y réfléchissant pourtant, j’avais eu des bons gros moments de sororité dès l’enfance. Je crois que le plus ancien dont je me souviens, c’est quand à 7 ans, ma pote Lucie sur qui je venais de vomir alors qu’on était dans le bus de la colo, a dit à tous les gamins qui commençaient à se marrer que « c’était pas grave, c’est pas de sa faute si elle est malade » et m’a serré la main très fort. Franchement c’était badass. Ou encore en 6ème, ma pote Anne-Laure, qui quand Jonathan Szabo avait essayé de me faire tomber dans la cour du collège, avait agrippé son cartable et l’avait dégagé en criant : « tu la touches, je te bute ». Ah et ma pote qui a répondu à son téléphone à 3h du mat quand je l’ai appelée depuis les toilettes de la boite où j’avais embrassé ma première meuf, Athéna, à 18 ans et qui m’avait dit « vas-y fonce ».

Mais en vrai, c’est seulement après avoir intégré un collectif féministe que j’ai capté que la meilleure arme contre « l’ennemi principal » (coucou Christine Delphy), c’était toutes ces meufs qui m’entouraient, qu’ensemble on avait grave de la force, et que ça allait bien plus loin que juste un groupe militant. Toutes ces meufs, qui buvaient trop ou pas du tout, qui parlaient fort pendant ces longues réunions du lundi, le visage en colère, elles dégageaient un truc qui s’était pas résigné. Un jour, on a organisé une manif, une vraie, une qui donne de la force, avec Rihanna dans les hauts parleurs et on a souri pendant des jours. Je crois que ça a été mes débuts de sorcellerie.

Ensuite, ça été ma pote qui un jour a coursé en vélo un mec en voiture en lui hurlant dessus parce qu’il avait commenté mon cul (oui Chloé je parle de toi). Franchement, j’ai eu peur pour le mec. C’est la même qui m’a accompagnée faire peur dans les toilettes à un type qui criait très fort qu’il voulait « pisser sur mes grosses cuisses » (spoiler: il a eu très peur). C’est une autre qui te fait des pâtes entre midi et deux les jours de taff et te dit qu’il faut pas s’en faire, « parce qu’on va se casser dans une communauté féministe vite fait bien fait en Ariège et puis c’est tout ». C’est les meufs qu’ouvrent leur gueule dans le métro quand y a un souci, aussi minime soit-il et qui te demande si ça va, t’es sûre, tu veux que je te raccompagne. Celles qui mixent mille fois mieux que des mecs cis*, qui chantent, qui t’apprennent à coder, à crypter, à baiser (« je sais pas moi, commence par un cunni, meuf, ça fait toujours plaisir »). C’est celles qui ouvrent des bières avec leur briquet et qui te font mouiller instantanément, qui chialent, qui tombent amoureuses toutes les deux minutes et qui t’expliquent tout autour d’un verre litre de vin blanc. Celles qui réfléchissent trop, qui te disent que t’es bonne, qui font le premier pas parce qu’elles voient que tu galères comme une ado.
Celles avec qui t’organises des soirées pleines de puissance, des festivals parisiens à l’arrache, qui écrivent des bouquins qui donnent de la force et restent sympa (salut Manon Labry), celles qui acceptent de petit déjeuner avec toi pour t’expliquer la vie, celles qui ont des gosses qu’elles adorent, qui les saoulent, qui font le mieux qu’elles peuvent.
Y a ces meufs qui ne te disent pas à peine arrivée en soirée « mais t’as pas froid toi tu veux pas mettre un pull ? » parce que t’as mis un décolleté et qui font que tu te retrouves toute la soirée à transpirer à grosse gouttes dans ton pull en laine parce qu’elles t’ont mises mal à l’aise. Plutôt celles qui t’applaudissent quand ta peau est à découvert, et qui te mettent la confiance pour la nuit, dans ces soirées presque non mixte. Celles à qui tu montres tes seins, dans une salle de bain, un lit ou sur la piste de danse. Il y a celles qui ont un regard tellement badass qu’elles font reculer le mec qui te colle un peu trop en soirée. Celles qui ont besoin d’être rassurées à minuit, celles qui hésitent, qui sont paumées, qui fument trop et qui parlent fort. Celles qui te tiennent les cheveux quand tu vomis, qui écoutent des projets de révolutions, qui te disent ok, oui, on participera à ça, oui viens on monte çi, qui te font comprendre que t’es capable de tout faire, même une manif Loi Travail sans masque à gaz. Celles qui sont des sorcières, des vraies, qui t’expliquent comment soigner ton corps et ton cœur sans paraben. Celles qui sont dépressives et qui se lèvent quand même pour aller manifester le visage couvert. Celles qui cassent des vitrines et taguent « liberté, égalité, Beyoncé ». Les survivantes, qui continuent à vivre, mais qui galèrent. Celles avec qui tu gribouilles des schémas de chattes sur une serviette en papier dans un café pour trouver des réponses à des « questions techniques ». C’est ta pote qui boit des bières avec toi à 15h un lundi parce que t’es au chômage et elle aussi et qui te donne pas du tout envie de retrouver du travail. Celles qui aiment pas les mecs cis*, celles qui les côtoient, celles qui les aiment trop, celles qui savent plus comment faire pour les aimer, celles qui font rougir tellement elles sont belles, qui te plaquent contre le mur et s’excusent, qui te tatouent dans leur salon à minuit. Les androgynes, les butchs, les fems, et toutes les autres.
Ces meufs là, elles m’ont sauvé la vie.

*qui ont été déclarés homme à la naissance et qui continuent de s’identifier comme ça