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lundi, 20 février 2017

Sur ma peau

Par
illustration

Mon premier tatouage, je l’ai fait en mai 2015 je crois. Ça me travaillait depuis un moment, mais j’étais terrorisée à l’idée de ne pas réussir à trouver un dessin original, super symbolique, grand et artistique, que je ne regretterais jamais, etc… Évidemment, mon premier tatouage n’a été rien de tout ça : j’avais passé une semaine avec une copine dans un mini chalet au bord de la mer danoise à parler cul, politique, féminisme, et coming out beaucoup trop tardif, et en rentrant je me suis faite tatouer riot sur les côtes. Parce que j’avais envie de jamais oublier de le faire, parce que les moments chouettes que j’avais pu vivre jusque là, c’était les moments où j’avais un peu tout envoyé valser, les conventions, les règles, les normes. Je me suis faite tatouée chez moi, par une pote de la personne avec qui je sortais, quand le tatouage a été fini elle a été dans mes toilettes sniffer un peu d’héro, ça m’a fait marrer, ça allait bien avec le tatouage et évidemment comme c’était que quatre lettres, j’ai pas eu trop mal et j’ai eu envie de continuer.

J’ai téléphoné à ma mère dans la foulée, pour la supplier de me dessiner un truc que je pourrais me faire tatouer, parce qu’elle avait eu un cancer, puis une rechute quelques années auparavant, et que ça me semblait un bon moyen de la garder près de moi. Elle a dit on verra, mais quelques semaines plus tard, j’avais cinq dessins au choix prêts sur du papier calque, et j’avais trouvé la tatoueuse après des nuits passées sur Facebook et Instagram. Ca aussi, ça été un truc important, je voulais pas de mec cis qui me tatoue. Je m’étais faite violée deux ans avant, j’étais en train de me reconstruire de manière bien bordélique, comme je pouvais, mais ce dont j’étais sure, c’est que y avait bien assez de tatoueuses super douées à Paris pour pouvoir choisir parmi elles. Ensuite, j’ai continué à ne chercher que des meufs ou des mecs trans, parce que je trouvais que le milieu du tatouage était comme d’autres trop masculin, et parce que j’aimais bien l’idée d’avoir à chaque fois un bout de leur force à l’intérieur de ma peau. 

J’ai un peu enchainé, et après le quatrième de l’année, une louve (coucou Anna Wanda), y a eu comme un déclic, un truc qui a commencé à changer entre moi et mon corps, que j’aimais quand même pas trop à la base, qui me semblait toujours trop lourd, trop présent, qui débordait de partout et dont j’étais complètement déconnectée. J’ai commencé à me le réapproprier, à l’aimer un peu plus, c’était plus un étranger, il devenait mien une bonne fois pour toute, et je pouvais y dessiner ce que je voulais. Après, bien sûr qu’il y a eu des moments étranges, avec des gens qui pensent qu’un tatouage c’est pas vraiment ta peau et qu’on peut le toucher comme on veut, comme ce jour où, en terrasse, un mec est venu toucher mon tatouage en te demandant si j’avais écrit Riot en hommage à un jeu de société (sérieusement ? sérieusement. ) mais au final, je crois que moi, j’étais aussi plus assurée pour leur dire de dégager.

 En vrai, j’en suis assez fière de cette encre à même la peau, et du coup, ça m’a fait aimer des parties de corps que je pouvais même pas regarder dans le miroir avant. Genre les cuisses. Je veux dire, j’en ai eu honte pendant des années. Et il a suffit d’une montagne dessus pour que j’ai envie de les montrer tout le temps (allez le short en jean quand il fait 2°). Et c’est pareil pour la nudité. C’est (beaucoup) plus facile pour moi de me foutre à poil depuis que je suis tatouée, et plus j’ai été tatouée, plus c’est devenu facile, un peu comme si c’était des vêtements qui restaient, une armure, une mise à distance des autres. Au lieu de regarder le corps, les autres regardent les tatouages, et moi j’ai arrêté de rentrer le ventre et j’ai recommencé à respirer. 

Du coup, au fil du temps, j’ai lâché le truc de l’oeuvre d’art-dessin-incroyable-délai-de-réflexion-de-quatre-ans-cest-obligeay. Je me suis faite tatouer sur des coups de tête, genre t’as une insomnie et tu te dis, mais ouais putain, une montagne sur la cuisse c’est nickel, et t’envoies un mail à 3h37 du mat à ta mère pour qu’elle dessine un truc joli avec des images tumblr en pièce jointe (ouais bon, je vous vois venir, j’avoue j’ai un truc avec ma reum, mais c’est pas de ma faute si j’aime bien ce qu’elle dessine, OKAY). Aussi, j’ai commencé à me faire tatouer à des endroits que je pouvais voir. Parce qu’au début, j’avais complètement investi les côtes, les épaules, le dos, en me disant que comme ça, y aurait moins de chance que je sois saoulée du motif, vu que je le voyais jamais. Bien ouej, Marcia, du coup, j’OUBLIE que je suis tatouée là, ou alors j’en ai une vision complètement faussée et je dois me contorsionner régulièrement devant le miroir pour me rassurer. 

Et franchement, les gens qui te disent que : « si tu dois te faire tatouer, faut que t’y ai réfléchi pendant 3 ans avant », « faut que le motif ait une signification profonde », « faut faire un truc unique », « une grosse pièce sinon rien », « non mais tu vas pas te faire tatouer des fleurs c’est un truc de meuf qui sait pas ce qu’elle veut », allez mourir sérieux. C’est trop demander de nous laisser tranquille, nous et nos corps encrés jamais comme il faut, toujours à devoir prouver qu’on est pas trop superficielles dans nos choix de motifs, pas trop connes, qu’on se tatoue un truc beau mais pas trop voyant, pas trop badass mais pas trop connotés « meuf » non plus, pas trop grand sinon ça gâche, sur les meufs ça va pas, mais pas trop petit, parce que sinon on est pas des vraies, on sait pas ce que c’est la douleur.

Du coup, des fois quand on me demande ce que ça signifie certains de mes tatouages, suivant la personne qui demande, je réponds « rien, ça veut dire rien, je trouvais ça juste joli » parce que même si c’est pas toujours vrai, ça devrait être une raison tout à fait valable et que par ailleurs, t’as pas toujours envie de mettre la sale ambiance autour de la table du bar en racontant que le couteau que t’as sous le sein gauche, c’est lié à un viol, et ça veut dire que le prochain qui me touche sans que je le veuille, je lui coupe les couilles, voilà, bon je vais me chercher une pinte, mon verre est vide. Même quand il s’agit d’encre sous ta peau, faudrait encore passer le test de la signification symbolique pour vérifier qu’on rentre bien dans la catégorie des « bonnes tatouées ». Quand j’étais passée à Montréal début 2016, j’étais tombée sur ce super beau fanzine « De Peaux en Aiguilles – vegan tattoos et féminisme ». L’une des tatoueuses interviewée, Isa Pardi, disait dedans quelque chose comme : « Je crois beaucoup à des sortes de rituels initiatiques ou de passage, différents d’une personne à l’autre mais servant toujours à marquer très physiquement une nouvelle étape de sa vie ».

 Ca m’a touchée je crois. Les textes de ce zine m’ont décomplexée, parce que ça sortait enfin du discours « œuvre d’art », c’était des tatoueuses douées, qui désacralisaient le motif, qui disaient qu’on pouvait mettre plein de trucs derrière un tatouage, ou rien du tout, qu’au final, c’était un acte qui avait à voir avec soi-même et sa relation au corps, presque comme un truc mystique. Je me suis rendue compte que pour moi, c’était une manière de marquer physiquement des évènements qui étaient invisibles à l’œil nu, qui m’avaient marquée mais n’avaient laissé aucune trace physique : l’abus de mon ex, le viol par un inconnu, mais aussi mon coming out, mes premiers doigts à l’intérieur de quelqu’un, la résistance, certaines périodes de ma vie que j’ai trouvé belles, ou juste des moments de puissance dont j’avais envie de me rappeler à même la peau pendant toute ma vie.

Au final, je risque pas d’arrêter de sitôt (déso Maman). Je filerais des bouts de peau à des potes qui apprennent, je me ferais tatouer des trucs qui ressemblent à ce que plein d’autres personnes ont aussi sur la peau et des trucs qui sortent directement de mon cerveau, sur un coup de tête ou après avoir attendu le rendez vous pendant 6 mois, parce qu’en vrai, c’est ma peau, pas celle de quelqu’un d’autre.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com