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mardi, 14 octobre 2014

Télé-réalité et grossesses adolescentes

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Jordan, 16 ans et son petit-ami Brian apprennent à changer leur nouveau-né sous l’œil de la sage-femme et des quelques milliers de téléspectateurs de MTV. Les gestes sont mal assurés et les rires nerveux. De retour à la maison, le jeune couple découvre les joies de la parentalité : nuits blanches, fatigue, impuissance. Chelsea elle est déjà passée par là. Sa fille Aubree est née en 2009 devant les caméras de la chaine américaine alors que sa mère avait 18 ans. Trois ans après son accouchement télévisuel dans 16 Pregnant, elle est la star de Teen Mom, spin-off du précédent programme qui suit le quotidien de cette mère à peine majeure qui tente de reprendre le cours de sa vie. 

16 ans et enceinte et 17 ans et maman en français, diffusées depuis 2009 sur MTV aux États-Unis pourraient n’être que des concepts de plus dans la galaxie souvent cheap de la téléréalité. Mais à l’heure où le droit à l’avortement est bousculé pour parfois même être remis sévèrement en cause dans de nombreuses démocraties, ces programmes de téléréalité font figure de conseillers pédagogiques là où la répression a remplacé la prévention. Suivre le quotidien de mères-adolescentes aurait contribué à faire baisser le nombre de grossesses chez les adolescentes aux États-Unis assure une récente étude. Une bonne nouvelle pour le corps médical américain et les associations de lutte pour la prévention des grossesses précoces. À la tête du groupe indépendant National Campaign to Prevent Teen and Unplanned Pregnancy basé à Washington, Sarah S. Brown s’est félicitée de ces chiffres, précisant que ces statistiques sont “les plus basses jamais enregistrées aux États-Unis”. 

Avec le taux de grossesses précoces le plus élevé parmi les pays développés, les États-Unis font figure de mauvais élèves. En cause, des politiques de santé publique inefficaces (le programme ubuesque d’éducation sexuelle “abstinence-only” toujours défendu par une large majorité du parti républicain) et la forte pression des lobbies anti-avortement qui cristallisent autour de leurs discours les revendications d’une frange ultra-conservatrice et religieuse de la population américaine.

Les chiffres du dernier rapport du National Center for Health Statistics publié en décembre 2013 font pourtant état d’une baisse du taux de grossesses chez les adolescents entre 15 et 19 ans. “On enregistre depuis 1991 une baisse des grossesses chez les mineures mais le processus est plus significatif depuis 2009 expliquent Melissa S. Kearney et Phillip B. Levine, professeurs américains en économie à l’origine de l’étude américaine. Le nombre de grossesses précoces a baissé de 39% entre ces deux dates (soit 969.280 adolescentes en 1991 contre 722.000 en 2009) et la courbe a accéléré sa course entre 2009 et 2012. The National Campaign to Prevent Teen and Unplanned Pregnancy a comptabilisé un peu plus de 700.000 adolescentes enceintes en 2012” notent les chercheurs. Une nette accélération imputable selon eux au lancement des téléréalités 16 Pregnant et Teen Mom. “Il est évident que ces émissions ne sont pas la seule cause de cette évolution tempère Phillip B. Levine. La récession économique et l’arrivée au pouvoir des démocrates en 2008 ont évidemment eu un impact sur les chiffres mais notre étude met en évidence le rôle non négligeable joué par ce type de programme sur le comportement des adolescentes”. 

Des conclusions que personne n’a vu venir. Entre défiance et plébiscite, la téléréalité continue de susciter les critiques, notamment autour de l’épineuse question de son impact sur le jeune public. Récemment pointés du doigt pour leur impact négatif sur les performances cognitives et scolaires des adolescents en France, Secret Story et consort sont pourtant un succès incontesté en terme d’audience et l’un des loisirs préférés des adolescents (42% selon la même enquête). 

“Pour comprendre la source de l’inquiétude quant à l’influence de la téléréalité, il faut replacer la téléréalité dans l’histoire des médias explique Nathalie Nadaud-Albertini, sociologue des médias, auteure du livre 12 ans de téléréalité…au-delà des critiques morales. « Pour cela, il faut remonter à la Révolution Industrielle, concomitante de l’exode rural et de l’essor des médias. On a craint que les individus n’aient plus aucun lien entre eux et soient livrés au règne supposé tout puissant des médias qui leur injecteraient directement des idées dans le cerveau”. Et parmi la population la plus à risque, les jeunes, futurs piliers de la société et potentiellement plus influençables. “Lorsque la télé-réalité est arrivée en France en 2001, on a abondamment parlé d’une influence négative : on a craint que tous les jeunes pensent que la réussite passait par une visibilité acquise rapidement, oubliant ainsi des valeurs comme le travail et le mérite” ajoute la sociologue.

Pervertir la jeunesse et la détourner du droit chemin, ce sont les critiques auxquelles doit faire face régulièrement Lauren Dolgen, directrice du département téléréalité sur la côte Ouest et vice-présidente de la fiction chez MTV aux États-Unis, également créatrice de 16 ans et enceinte et 17 ans et Maman.  Prise à partie par de nombreux américains lui reprochant de “rendre glamour” les grossesses chez les adolescentes, elle s’est défendue dans une tribune de 2011 sur CNN de vouloir “inciter les téléspectatrices à imiter les candidates”. “Nous pensons qu’elles sont assez intelligentes pour prendre ces images pour ce qu’elles sont : des avertissements sur les conséquences de rapports sexuels non protégés et les difficultés de devenir parents trop tôt”.

Si elle se défend d’être féministe, Lauren Dolgen et d’autres producteurs sont devenus des experts d’un genre nouveau, désormais invités par les autorités politiques à plancher sur de nouveaux dispositifs de sensibilisation, quitte à associer certains concepts à des campagnes de prévention et d’information. C’est le cas pour les émissions de Lauren, associées au National Campaign to Prevent Teen and Unplanned Pregnancy. Nathalie Nadaud-Albertini tient quand même à nuancer : “Ce n’est pas la télévision (ou la télé-réalité) qui a un rôle éducatif, c’est surtout que certains programmes permettent d’ouvrir un sujet de discussion considéré comme tabou. Ils servent surtout à ouvrir un débat, une réflexion en commun, au terme de laquelle se forgera l’opinion”. 

Symptômes du paradoxe de nos sociétés post-modernes où le sexe est partout en libre accès, meilleur argument d’un marketing pop mais où le discours ambiant autour de la sexualité est de plus en plus verrouillé, conservateur et frustratoire, la télé-réalité a opéré un glissement de son motif en devenant une tribune chargée de catalyser les problèmes sociaux. Elle s’est délestée de son voyeurisme primaire grâce au levier de l’immersion sociale et ne se contente plus de servir de laboratoire stérile de la condition humaine. Elle tient désormais à être un élément actif de l’expérience menée pour mieux incarner la psyché de nos angoisses contemporaines et se faire écho des enjeux sociaux. La téléréalité bientôt réhabilitée pour le bien du service public ?

Caroline

Caroline est née en 1985 et a toujours la petite pochette qu'il faut. Journaliste pour un site sur les têtes couronnées, elle est incollable sur les mariages et les potins princiers. Attention néanmoins aux clichés hein les poussins, c'est aussi la détentrice de la plus grande collection de photos dégueulasses mettant en scène des gens pas vraiment au top du hip-hop. Une archéologue de l'internet "EWWWW", si vous voulez notre avis. Son TUMBLR : http://uglyandthebeach.tumblr.com/

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com