RETARD → Magazine

jeudi, 19 janvier 2017

TREIZE 14 : lâche les chiens

Par
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Treize est un roman feuilleton qu’on publie sur Retard. Pour commencer du début c’est par là.
Le dernier épisode se lit ici

Si vous voulez bien, on va imaginer mes vacances de Noêl comme une série de diapositives bien chiante mais nécessaire : vous êtes bien installés ? Alors là on voit

  • Moi et mon cœur brisé chez mes grands parents en Picardie, devant une belle maison en briques
  • Moi et mon cœur brisé qui reprenons pour la troisième fois de la buche (toi aussi, noie ton chagrin dans la crème de marrons)
  • Moi et mon cœur brisé qui essayons de faire semblant de s’extasier devant mes cadeaux de Noël
  • Moi et mon cœur brisé tentant de parler avec mes cousins mais en fait non, on va finalement rester ensemble la tête dans les coussins en attendant que la douleur passe
  • Moi et mon cœur brisé devant Sissi impératrice AH BAH ELLE AU MOINS ELLE A DE LA CHANCE ELLE A FRANZ
  • Moi et mon cœur brisé écoutant mon grand père parler pour la 8000ème fois de Salvador Dali
  • Moi et mon cœur brisé et un fond de Champagne dans une toute petite coupette, « juste pour le goût »
  • Moi et mon cœur brisé avec des lunettes « 2000″, ou deux des zéros servent de verres pour le 31 décembre
  • Moi et mon cœur brisé la tête collée sur la vitre arrière de la 405, sur le trajet du retour.

J'ECRIS TON NOM

RETARD → Magazine - J'ECRIS TON NOM
 

Et nous voilà de retour lundi, devant le collège, j’ai toujours pas digéré la dinde ni la déclaration de V. qui ne m’était pas destiné. Tout est lourd. J’arrive à la bourre, histoire de retarder au maximum la confrontation, je n’ai plus la force, mais mon Don Juan pubère m’attend, tout content, à mon spot préféré près de la piste cyclable, où les gens pas trop cools mais ça va quand même s’agglutinent en attendant le début des cours.

Il me fait la bise. L’odeur de Scorpio me donne envie de me blottir et de ne plus bouger, je refoule un sanglot (décidément, les hormones, ça me rend franchement trop chochotte).

- « T’as passé de bonnes fêtes ? »

Ouais, elles auraient été meilleures si t’avais pas marché sur mon cœur avec tes grosses chaussures crottées de balourd mais ouais, abrégeons cette conversation et mentons, c’était vraiment de chouettes vacances.

- Oui et toi ? Toujours amoureux ?

Ah bah d’accord, mon cerveau est toujours en RTT, je pars en freestyle colère

LA FINESSE
TOUJOURS
LA FINESSE

Il se fige, regarde de gauche à droite pour savoir si personne n’a entendu ce qu’on a dit, puis finit par m’écarter du groupe en train de se former en me tirant par le bras

- Non mais tu veux pas en faire une pancarte non plus ? Tu peux pas être discrète ?

CE N’EST PAS DANS MON ADN LA DISCRÉTION DÉSOLÉE

Je soupire comme si c’était pas grave et pour éviter de lui gueuler dessus.

- On s’en fiche non ? Tout le monde va le savoir un moment ou un autre, alors c’est bon c’est pas la peine de me faire un caca nerveux*.

Il me lance un vieux regard, l’air incompris, comme si je venais de me transformer en un truc qui parlait un patois allemand. Je sens la colère monter, j’ai pas envie d’être sympa ce matin, ça fait 15 jours que je ressasse tout ce truc malsain, il faut que ça sorte, je m’apprête à tout gerber.

Et là, je me sens vriller.

Avec son groupe de copines infernales, Caroline glande sur le trottoir d’en face accompagnée de sa mèche à la con et de Gaëlle. Sans réfléchir, je plante V. pour aller la voir, armée de mon regard de la meuf prête à buter des ours.

- Caroline ?

- Coucou Marine ! Tu as passé de bonnes vacances ?

QU’EST CE QUE ÇA PEUT TE FOUTRE CONASSE

- Oui c’était super. Je peux te parler deux minutes ,

- Euh oui, vas y, que se passe t-il ?

- Non pas là, on peut se mettre un peu à part ?

Elle me regarde l’air inquiète, comme si j’allais lui demander un de ses reins ou son bras gauche, tandis que Gaëlle se retourne, le flair des potins dans le nez. J’ai envie de me tourner vers V. et de lui hurler

SÉRIEUSEMENT ? ELLE EST AMIE AVEC SATAN, MÊME MIKA DES G SQUAD A PLUS DE CHARISME, ON EST SURS QUE TOUT CELA A ÉTÉ BIEN RÉFLÉCHI ?

Elle finit par me suivre, sous le regard (et la moustache) menaçante de Gaëlle.

- Qu’est ce que tu me veux ?
- Dis, t’en penses quoi de V. ?
- Comment ça j’en pense quoi ?
- Tu le trouves comment ?
- Je sais pas pourquoi ?

BAH FAIS BOUGER DES NEURONES MORUE, SOIS PLUS MALIGNE QUE MOI

- Il t’aime bien. Voire beaucoup. Si tu veux sortir avec lui tu peux. T’as qu’à aller lui parler. Débrouillez vous.

Elle devient rouge pivoine. Han mais c’est pas possible d’être aussi cliché, on dirait Anette de Premiers Baisers en encore plus débile.

Je la plante là, alors qu’elle tortille encore sa mèche en passant par toutes les nuances de cercle chromatique, tandis que je récupère rapidement mes affaires aux pieds de V. qui reste interdit. Je me dirige vers le portail, super énervée d’être le dindon de la farce, la bonne copine un peu conne qui rend service, ça va, foutez moi la paix, bordel, j’ai rien demandé, je veux voir plus rien ni personne. Avançant à toute allure avec mon petit moteur de la colère, je m’apprête à passer le portail mais V. me rattrape et me bloque l’entrée.

-  Tu lui as dit quoi ?
- Je lui ai demandé si tu lui plaisais et je lui ai dit que tu l’aimais bien.
- Mais t’as pas fait ça ?
- Mais pourquoi pas ? Ça va plus vite et comme ça tu sais.
- T’es malade, c’est la honte, t’es conne ou quoi ?

Alors là.

Alors là mon ptit père,

Laisse entrer les chiens.

- COMMENT ÇA JE SUIS CONNE ?
- BAH OUAIS T’ES CONNE, TU POUVAIS PAS MIEUX LE FAIRE ?
- COMMENT ÇA MIEUX LE FAIRE ? TU VOULAIS QUOI ? QUE JE LOUE UN AVION POUR LUI DEMANDER EN ÉCRIVANT DANS LE CIEL ? QUE JE LUI FASSE LIVRER DES FLEURS ? T’ES GRAND NAN, T’AS REDOUBLÉ, T’AVAIS PAS BESOIN DE MOI POUR LE FAIRE, POUR QUI TU TE PRENDS
- MAIS J’ARRIVE PAS À CROIRE À QUEL POINT T’ES DÉBILE
- MAIS C’EST TOI LE GROS DÉBILE, SI T’ES PAS CONTENT TU POUVAIS TE DÉBROUILLER TOUT SEUL
- JE LE FERAIS LA PROCHAINE FOIS VU COMME TU ES NULLE. JE CROYAIS QU’ON ÉTAIT POTES
- BAH TU T’ES TROMPÉ

Et là, parce que je suis blessée, parce que mon ego n’en peut plus, parce que c’est plus facile d’insulter les gens que d’avouer ses vrais sentiments, je lâche du fond de mes tripes un énorme

- CONNARD

Et tout s’arrête. Le temps, les gens qui rentrent dans la cour, le pion qui contrôle les carnets à l’entrée, mon cœur.

La couleur change dans les yeux de V. De tristesse, ils se troublent instantanément de colère. Il reprend son sac qu’il avait fait tomber à mes pieds pour me bloquer, crache à côté de mes baskets plus toutes neuves, et finit par partir en me lâchant un

- Oui. Je crois bien que je me suis trompé.

Qu’est ce que je viens de faire.

Je vois l’écusson de son blouson Sergio Tacchini s’éloigner. J’aimerais le retenir, m’excuser, mais je suis tellement triste et fachée que je ne bouge pas, engoncée dans ce qu’il me reste d’amour propre. N’ayant pas assisté aux événements, trop occupée à célébrer la reconnaissance de sa beauté avec les suppôts de Satan, Caroline finit par me dépasser devant le portail, tout sourire. Elle parle en gloussant à Gaëlle, elle peut être fière d’elle, elle a gagné le gros lot.

Quant à moi,
Et bien c’est clair, je crois que tout le bahut est au courant, je crois que j’ai tout perdu.

* une belle expression de 2000

La suite 

Marine

Leader Autoritaire
Marine est née en 1986 et vit avec un petit chien trop mignon. Après avoir joué avec des groupes de filles ultra classes d'après les autres membres (Pussy Patrol/Secretariat/Mercredi Equitation), elle gagne sa vie en écrivant sur des sujets cools et se la pète déjà un peu. Ca ne l'empêche pas de traîner en pijama dégueulasse le dimanche en essayant de twerker mal sur du William Sheller. L'AMOUR PROPRE C'EST DÉMODÉ OKAY.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com