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jeudi, 09 février 2017

TREIZE 16 : GUERRE FROIDE

Par
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Treize est un roman-feuilleton qui débute ici
Le dernier épisode est à retrouver ici

Le mois de janvier est impitoyable en Touraine. Après la neige suit de nombreuses averses glaçantes et, comme disait Paul Verlaine,

Il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville.

J’ai tellement mal au bide, et je le sais, ce n’est pas la faute de mes règles, ce n’est pas non plus le virus de la gastro de la prof d’espagnol qui fait qu’elle est absente depuis deux semaines. C’est mon corps qui peut plus me blairer. J’ai envie de vomir, tout le temps. Je ne mange plus rien, ça ne m’arrive jamais ces trucs, j’ai tout le temps faim normalement. J’ai les boules à un tel point que je ne sais plus quoi dire ni faire. J’ai tout gâché entre nous et à tout jamais, je le sais. Je l’ai vu quand son regard s’est rempli de haine.

Mon encéphalogramme, mon électrogramme, tout est plat, gris, nul, depuis que V. a décidé de ne plus jamais m’adresser la parole.

C’est ainsi qu’habillée presque de la même façon depuis le début de la semaine, j’erre comme un fantôme dans les couloirs du collège. Je fais tellement pitié, que je ne serais pas surprise si on me jetait des quignons de pain. La gale du cœur, c’est ça que j’ai les petits pères, ça gratte et puis surtout ça part pas.

Même Thomas Micron, inquiet que je ne le regarde plus avec les yeux qui lancent des cœurs, est devenu me demander si ça allait. Enfin il a demandé à sa sœur de me demander si ça allait . Sérieusement, qu’est-ce que ça peut lui faire ? IL POUVAIT PAS ME DEMANDER ÇA IL Y A UN AN CE DÉBILE ? Il comprend pas que c’est plus lui que je veux, bordel, c’est plus lui du tout du tout du tout. Ma mère avait vraiment raison, il suffit qu’on se fiche des garçons pour qu’ils te trouvent enfin un intérêt. Bah tu peux te pencher de toute ta carrure de rugbyman sur ma petite personne Thomas Micron, tu me fais dorénavant autant d’effet que le moche des 3T.

 

I need You des 3T

RETARD → Magazine - I need You des 3T

(toi-même tu sais qui c’est)

Qu’est-ce que tu veux que je te dise Micron, fallait être plus réactif, c’est tout.

Du coup, avec V, j’ai compté, ça fait dorénavant deux jours et sept heures qu’on s’évite copieusement, qu’il ne daigne même pas jeter un regard sur ou vers ma petite personne et que moi je fais semblant de m’en foutre, tout en le traitant intérieurement de plus gros blaireau de l’histoire de l’humanité. Des fois quand je passe devant lui je l’entends chuchoter avec les crétins qui lui servent d’amis, j’ai envie de lui hurler dessus mais qu’est-ce que je peux dire à part

- « FALLAIT PAS ME DEMANDER UN SERVICE ? »

Je sais très bien que je suis en tort. Je suis la Russie et il est les Etats-Unis. Guerre Froide en Indre et Loire.

Alors je ronge dans mon frein.

Je dois dégager des trucs pas vraiment sympas parce qu’en moment, à part Sandra, plus grand monde ne daigne m’approcher. Caroline la première, mais c’est normal, elle a compris qu’elle n’était pas vraiment dans le top de mes personnes préférées en ce début d’année 2000. J’ai du lui faire comprendre qu’elle pouvait

 - petit un bien la fermer sur ses aventures amoureuses parce que moi que ça soit bien clair J’EN AI RIEN À TAPER OKAY C’EST PAS MES OIGNONS ET ON S’EN FICHE DE CE QUI SE PASSE DANS SA VIE.
 
- petit deux, on n’a aussi jamais été copine du coup elle peut aussi me foutre la paix, ça coûte le même prix
 
- petit trois je l’encourage à trainer avec des filles aussi chiantes qu’elle, genre les filles grandes et minces de son cours de danse jazz par exemple, ou les bourgeoises reloues de son cours d’équitation. Qu’elle aille faire un tour en chevauchant un shetland qui s’appelle Flocon et qu’elle revienne jamais, putain.

Je pense qu’elle a bien compris le message quand pour la troisième fois consécutive, elle a essayé de s’asseoir à côté de moi et que j’ai laissé mon eastpak sur la chaise, en prétendant que ça allait être occupé.

- « T’es fâchée Marine ? »

OH MON DIEU REND SERVICE A TOUT LE MONDE ET COMMANDE TOI UN CERVEAU POUR LE PROCHAIN NOEL.

Avec V. je ne sais pas trop où ils en sont, dès que j’entends des potins incluant leurs prénoms je me casse, je ne veux rien savoir de leurs petits élans amoureux, ça ne regarde qu’eux.

Du coup, comme c’est devenu le sujet préféré de la quatrième section européenne, je passe mes récréations assise, seule, sur les bancs nouvellement peint de la cour, à le regarder de loin, et à détourner les yeux vers Micron quand il capte que je le regarde. Et Micron qui me sourit, discrètement, je jure devant Dieu si il sort un crouton de sa poche j’arrête mes études ce soir et j’ouvre un pressing, je m’en tape.

Mais là depuis ce matin je sens une agitation chez tout le monde, une excitation que les murs en plâtre du collège ont du mal à retenir. Il va se passer quelque chose et je crois savoir quoi. Je m’aperçois du petit manège qui est en train de s’organiser à chaque pause dans la cour. D’un côté il y a sa petite troupe à lui, et de l’autre côté, il a la bande des harpies menée par la mèche chiante de Caroline et son bras droit, Gaëlle. A midi, Sandra s’approche en courant.

- « Ça va te faire de la peine. »
- « Comment ça ça va me faire de la peine ? »
-   »Ecoute tu ne veux pas me faire confiance et aller ailleurs ? Tu as mangé à la cantine déjà ? »
-   »Mais bien sûr, il est 13h15, j’ai déjà déjeuné, t’étais même avec moi, c’est quoi ton problème ? Je suis bien sur mon banc là, laisse-moi tranquille. »
-   »C’est la dernière fois que je te demande de bouger Marine. Mais bon comme d’habitude tu fais comme tu veux, mais faudra pas venir te plaindre après. »

Elle est chiante Sandra mais elle a drôlement raison. Parce que pendant qu’elle m’engueule pour essayer de lever mon arrière train de mon banc, je vois derrière elle des allers retours entre les deux groupes s’accélérer jusqu’au climax, quelques secondes avant la sonnerie. Sous les encouragements, comme si c’était un match de football, V. investit le terrain adverse, se rapproche au plus près du visage de Caroline et lui roule la plus grosse pelle de l’histoire de la banlieue tourangelle.

Et le pieu, le même que Buffy a planté dans le ventre d’Angelus, me tétanise au même endroit. 

La cloche sonne mais je suis en train de pleurer, vraiment, mes larmes me laissent aveugle, je suis incapable de voir quelque chose, j’essuie tout rapidement avec le revers de ma manche et, alors que j’ai tout bien essuyé, je l’aperçois tout content, la main dans celle de l’autre cruche. Pourtant l’espace d’un instant j’ai l’impression qu’il regarde dans ma direction, je souris, qu’est-ce que je peux faire de plus, regarde, je souris, je suis contente pour toi et tout, tu ne peux pas me laisser revenir un peu dans ta vie ?

Ses yeux pourtant se baissent directement quand ils croisent les miens. Et un deuxième mouvement de pieu. J’ai compris. Je ne vais pas faire de scène, et partir en paix.

- « Allez. On passe aux toilettes, mettre un peu d’eau sur tes yeux, et après on va en cours de physique okay ? Pleure pas, il n’en vaut pas la peine. »
- « Mais tu sais, je m’en fiche Sandra, c’est pas mon petit ami, il fait ce qu’il veut et puis moi je m’en tape de lui et… »
- « Ouais c’est ça, nous les meufs on pleure à chaque fois qu’un garçon roule des pelles à des copines à nous. »
- « Non mais c’est pas ça mais… »
- « Allez c’est bon tu veux que je le dise à qui de toute façon. Je suis au courant depuis méga longtemps. Lève-toi maintenant, on passe aux toilettes et on arrête de parler de cette histoire. Tu laisses tomber, il est nul, et puis tu ne pleures pas, tu passes à autre chose, c’est terminé. »

J’esquisse un sourire.

- Tu sais ça sera pas le dernier Marine hein que te fera de la peine. Ça ne fait que commencer.

La suite se lit ici

Marine

Leader Autoritaire
Marine est née en 1986 et vit avec un petit chien trop mignon. Après avoir joué avec des groupes de filles ultra classes d'après les autres membres (Pussy Patrol/Secretariat/Mercredi Equitation), elle gagne sa vie en écrivant sur des sujets cools et se la pète déjà un peu. Ca ne l'empêche pas de traîner en pijama dégueulasse le dimanche en essayant de twerker mal sur du William Sheller. L'AMOUR PROPRE C'EST DÉMODÉ OKAY.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com