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jeudi, 01 juin 2017

TREIZE 24 : K.O

Par
illustration

Treize est un roman feuilleton qui commence ici.
Le dernier épisode se lit là.

Il n’y a que du flou à ce moment-là, aux alentours, dans ma tête, dans la voiture. Je suis sonnée, comme un boxeur qui viendrait de se prendre un KO par un petit jeune qu’il avait sous-estimé. Hagarde, débile, la droite que je viens de me prendre n’est en aucun cas physique, elle est clairement mentale, et c’est ma mère qui vient de me la donner. Consciente du choc qu’elle vient de produire, elle essaie pourtant de détourner la conversation, d’y amener un peu de légèreté, mais j’ai pas envie, putain, j’ai pas envie du tout, et je n’entends rien de toute façon. Actuellement tous les bruits extérieurs sonnent comme des acouphènes, un bruit lourd qui englobe tout ce qui m’entoure et qui serait prêt à me foutre la gerbe.

Le trajet semble prendre des heures alors que nous sommes à 500 mètres. Quand on arrive enfin à la maison je sors de la voiture comme un robot, je m’étale sur mon lit, et je pleure. Pas un truc de coeur brisé, non, vraiment, le genre de sanglots qu’on ne pourra jamais arrêter. J’ai mis la chaine-hifi à blinde, ma mère ne peut pas m’entendre, et je me vide de tout ce que peut contenir mon corps.

Marine sans eau, la putain d’ironie.

J’ai des devoirs à faire et tout me semble absurde. A quoi ça sert de bosser, dans 6 semaines je ne suis plus là. A quoi ça sert de ranger, de commencer des choses, des histoires, des envies, quand toi, les gens, les sentiments, portent une date de péremption ?

A l’heure du diner on me demande de descendre. Je refuse. On exige. Je m’éxecute. Je suis un zombie, même les crackheads ont des yeux moins défoncés que les miens. Ma mère ne sait pas quoi faire, consciente d’avoir secoué la petite boule à neige dans laquelle j’avais enfin réussi à m’intégrer. Elle essaie de me faire voir les points positifs dans un bel élan solaire

Il y a la mer pas loin

Et puis c’est bientôt le lycée, tu allais changer d’établissement bientôt de toute façon

C’est quand même une bonne nouvelle non qu’on ait tous les deux avec ton père un travail

Et puis si vous êtes vraiment amis avec tes copains la distance n’est pas un problème

Il y a une piscine et tout au centre de vacances de papa, t’aimes bien te baigner en plus

Mais le bruit sourd, lourd, couvre tous les sons qui proviennent de la bouche de maman.

Je ne me souviens plus de comment je me suis retrouvée dans mon lit, puis endormie. La fatigue des larmes, sûrement, et l’incapacité de faire quoi que ce soit d’autre, de toute manière. Je suis vidée. On a ouvert une vanne et je suis en train de m’effondrer, de partout, sciemment, comme si on avait dynamité mes bases et qu’on profitait du spectacle que provoque la destruction de mon petit être fragile.

J’ai pas envie de le dire au collège demain.

J’ai pas envie de partir, putain.

Le matin les yeux gonflés je fais encore la gueule à ma mère, comme si ça pouvait tout changer, genre

Marine fait la tête du coup je préfère qu’on ne parte pas.

Mes yeux ressemblent à des serrures tellement ils sont bouffis. J’ai encore si mal au ventre, j’aimerai qu’on me dise que c’est une blague mais je sais très bien que tout ça a déjà été acté. C’est mort. Je vais me casser.

Je pars à pieds de chez moi. Je regarde mes pompes en espérant que personne ne s’arrête à ma hauteur pour me taper la conversation. J’essaie de ne pas craquer. Je serai digne, le genre de meuf qui sait que c’est difficile mais qui n’a pas le choix, une putain d’adulte de 14 ans qui a conscience des aléas de la vie, ouais, je vais la jouer comme ça, la fille qui assure, qu’est ce que tu veux que je te dise mon ptit père, dans la vie on fait pas toujours ce qu’on veut, je suis entrainée dans le tourbillon de la vie, bye bye et merci.

De qui se moque t-on. J’ai aucun talent d’actrice

Je tiens 5 minutes une fois le portail du collège passé.

Bravo.

Je m’effondre dans les bras de Sandra dans la cour. J’arrive même pas à lui expliquer ce qui se passe, je pleure, c’est tout, je ne fais que pleurer, et j’amorce des bouts de phrases qui se perdent dans les sanglots longs, comme un caprice de bébé. J’ai du mal à reprendre ma respiration. Je hoquette.

En l’espace de quelques minutes je deviens le centre de l’attention de tout le collège. La meuf qui chiale, il y en a souvent une au collège, on se demande toujours pourquoi, putain elle pleure fort en plus, quelqu’un est mort ? Ou bien elle s’est faite plaquer ? Ah putain je suis sûre qu’elle fait son interessante, que ça doit pas être grave du tout.

On décide de m’asseoir sur un banc, comme si je venais de me vautrer dans la cour.

J’essaie de récupérer mon souffle en deux gros coups de morve, et je lui explique.

Je vais partir.

A la Toussaint.

Loin.

Elle est choquée, une peu comme j’ai pu l’être.

C’est quoi loin ?

C’est le sud.

C’est quand la Toussaint ?

Dans cinq semaines.

Dans les fentes qui me servent de regard, je vois V., au milieu de la masse, celle qui me traite comme si j’étais une grande blessée. Je suis à terre, les mecs, si vous voulez prendre des photos ou me jeter des cacahuètes vous prenez un ticket et vous faites la queue.

Ya mon mascara qui a coulé aussi. J’ai la gueule du batteur de Kiss. Sandra me dit

Tu respires, et j’arrive, je vais chercher des mouchoirs aux toilettes, on va nettoyer tout ça avant qu’on aille en cours, okay ? On peut arriver avec 5 minutes de retard, c’est pas grave de toute façon, tu bouges pas.

Quand la cloche finit par sonner tout le monde par se disperser. J’étais intéressante mais pas assez pour leur faire rater leur cours de SVT. Il reste V., en face de moi, seul au milieu de la cour, qui regarde aussi ses chaussures, de la même manière que je matais les miennes sur le chemin de l’aller.

Sans dire grand chose, il s’approche, pousse mon eastpak du banc où Sandra l’avait posé, et tout en refusant de me regarder dans les yeux, me demande de répéter.

Tu pars quand alors

Pendant les vacances de Toussaint

Mais c’est quand ça

Dans cinq semaines.

Putain mais c’est vraiment bientôt alors

Bah oui, je sais, évidemment que je sais

Et ya pas moyen que tu restes?

Bah non, à moins que tu aies une touche avance rapide pour aller directement à mes 18 ans ou bien qu’on lance mon émancipation , ça va être difficile.

Ah punaise tu peux pas t’empêcher d’être méchante hein

Pardon.

Okay alors.

Okay quoi ?

Il nous reste 5 semaines.

Et il part, pile au moment où Sandra revient avec une pile de PQ qu’elle a un peu trempé pour faire dégonfler mes yeux.

Pendant que je me tapote le visage pour éviter de ressembler à ces gens qui se font bouffer par les moustiques, je me pose une question qui ferait presque baisser les acouphènes.

Ça veut dire quoi, “nous” ?

Marine

Leader Autoritaire
Marine est née en 1986 et vit avec un petit chien trop mignon. Après avoir joué avec des groupes de filles ultra classes d'après les autres membres (Pussy Patrol/Secretariat/Mercredi Equitation), elle gagne sa vie en écrivant sur des sujets cools et se la pète déjà un peu. Ca ne l'empêche pas de traîner en pijama dégueulasse le dimanche en essayant de twerker mal sur du William Sheller. L'AMOUR PROPRE C'EST DÉMODÉ OKAY.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com