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jeudi, 29 juin 2017

TREIZE 27 : A l’échelle d’une vie

Par
illustration

Treize est un roman feuilleton qui débute en cliquant sur cette phrase magique.
Le précédent épisode se lit là. 

Il fait drôlement froid en ce samedi matin, quand il est l’heure de tout quitter. Il y a aussi du brouillard tout autour de la maison de cette banlieue pavillonnaire, comme si les paysages devenaient flous puis s’évanouissaient, comme si ils étaient gommés de la mémoire collective de cet endroit, et moi aussi par la même occasion, puisque de toute façon,

Je m’apprête à disparaître.

La tristesse qui m’avait gentiment accompagné ses dernières semaines a laissé sa place en ce jour de départ à la colère. Les larmes sont les mêmes, mais le sentiment est différent. J’en veux à tout le monde. A mes parents, qui semblent bien se foutre de mes envies et de ma vie, à V., qui aurait pu essayer de me retenir, d’une façon ou d’une autre, enfin d’une façon romanesque surtout, pourquoi pas la fugue hier soir, hein, pourquoi pas, j’en veux même à ce putain de portail branlant que je dois claquer une dernière fois sur une décennie de ma vie que je ne récupérerais plus jamais.

Bordel,

Bordel de merde même,

Je vous déteste tous.

La 405 est pleine à craquer, dedans il y a deux chiens, un lapin, ma soeur, ma mère,

Et moi.

Elle est venue tôt me chercher chez Sandra, de toute façon je ne dormais plus. Après le passage chez V., j’étais dans l’impossibilité de trouver le sommeil. Je pensais à tout, je pensais à sa main, au trajet de chez lui à la maison de Sandra, est-ce que je devais y retourner, en plein milieu de la nuit, une dernière fois ?

Je ne sais pas calquer le rêve sur la réalité et quand c’est comme ça,

Quand je sais que je vais furieusement me planter

Et qu’il ne me restera qu’un soupçon de honte pour m’épauler,

Je décide de laisser tomber.

Mon front prend appui sur l’habitat cloisonné du lapin, mes genoux étant le seul espace libre pour installer sa cage, et je m’éteins.

Comme une mauvaise version de Windows, je me mets en veille.

1000 kilomètres, avant d’arriver à destination.

Même les sandwiches triangles sur l’aire d’autoroute, qui sentaient auparavant le départ en vacances, ont un goût de mollesse et de rance, le parfum de la fin. J’arrive même pas à faire semblant et cela commence à saouler ma daronne, je prépare pour me venger des scénarios ambitieux où j’ai enfin 18 ans, et que j’abandonne tout le monde dans le Sud sans me retourner, famille et animaux (sauf mon chien Moka) en leur faisant des doigts d’honneur mentaux, direction la Touraine,

J’ai jamais voulu être ici alors maintenant je me casse,

Salut les nazes,

N’essayez plus jamais de me contacter,

J’ai tous les trucs que j’avais commencé à treize ans à terminer.

Il n’y a que ma soeur qui est de bonne humeur sur son siège auto, avec le yorkshire sur les genoux et ses envies de découverte. Moi je relis le bouquin de Jeffrey Eugenides dont j’ai plastifié la couverture, en me disant qu’au pire,

Il restera toujours le suicide.

Je sais pourtant que je ne suis pas aussi belle que Lux Lisbon et ses soeurs, et que je resterai le souvenir flou de la fille qui ramenait Bailando de Paradisio aux boums.

Je m’en fous

Je prends quand même.

Après une dizaine d’heures de route, on arrive tard dans le petit village où mes parents ont décidé de continuer leur vie. Putain de sud de merde. C’est comme ça que je vais l’appeler maintenant.

Il fait nuit,

Mes jambes sont engourdies,

Mon regard hagard.

Mon père nous fait visiter le bungalow dans lequel il souhaite qu’on emménage, et tout est vide,

Les meubles arriveront dans 10 jours dit maman,

10 putains de jours, je serai déjà de retour au collège, sérieusement ? J’ai fait de la merde dans une vie antérieure pour être punie si durement ?

Je décide de me murer dans un silence bien pesant. Je les emmerde, tous. Mes parents, les autres aussi. Je n’ai pas envie de prendre des nouvelles des gens que j’ai laissé en Touraine. Tout est terminé, de partout, rien n’a commencé, nulle part. Si les gens font que vous existiez j’ai quant à moi complètement disparu. Je m’enfonce dans ma petite bulle, et me promet que mon jour viendra, où je briserai mes chaines, comme dans un clip de r’n'b.

Je me retrouve dans un sac de couchage sur un lit en pin clair, avec une table bancale qui me servira de bureau et quelques maigres affaires dans ma valise.

On dirait une prison pour jeunes délinquants sauf que mon seul délit

Ce sont mes parents.

Heureusement qu’il y a un putain de verrou sur cette putain de porte de ce bungalow de merde dans ce sud à chier.

Ouais ouais, jsuis énervée.

Les vacances de Toussaint ont le goût de la mort, elles portent bien leur nom en cette année 2000, un longue agonie d’une dizaine de jours, une célébration du décès de la personne en moi qui précédemment rayonnait. J’ai peur de tout, de mes premiers pas au collège, j’ai peur de ne pas avoir d’amis,

j’ai peur que l’on m’oublie là-bas,

j’ai peur que lui m’oublie

Et comment pourrais je lui en vouloir, je sais que je suis du genre de personnes dont on ne se rappelle pas le prénom,

la banalité

porte mes traits

Mais si on pouvait m’attendre, juste un petit moment, je finis mon collège, mon lycée, et je reviens,

Si seulement il pouvait m’attendre, je serais là, promis, en un claquement de doigts.

Qu’est ce que quatre ans dans l’échelle d’une vie ?

Je regarde mes parents s’épanouir, ma soeur trouver sa place, tandis que je ronge mon frein

Quatre ans, Marine, qu’est ce que c’est à l’échelle d’une vie, pour pouvoir en redevenir le maître ?

C’est rien du tout. Alors tu attends.

Sandra m’appelle régulièrement mais je ne réponds pas toujours. Je ne sais pas quoi lui dire, et je n’ai pas envie de pleurer, c’est ridicule. Elle me dit que je lui manque, moi aussi elle me manque, elle va me manquer plutôt, surtout quand il faudra affronter demain un établissement tout entier prêt à me jeter des cacahuètes et à me scruter de long en large parce que je suis la nouvelle.

Mon téléphone clignote. Elle a du laisser un message sur mon répondeur. Je l’écouterai après le diner.

Allez

Je l’écoute maintenant, je la rappellerai après comme ça

- « Il est vraiment nul ton message de répondeur Marine. C’est V. J’espère que tu vas bien en tous cas. »

Merde

- « J’espère que le déménagement s’est bien passé »

Merde

- « Je pense souvent à toi, tu sais. »

Merde

- « ……Voilà. »

Merde

- « Ecoute, je te souhaite bon courage pour ta rentrée dans ce nouveau collège. Dis toi que ce sont tous des cons et je pourrais monter les taper si tu veux. Tu me manques. Bisou. »

Merde

Alors je passe à table je peux pas le rappeler maintenant après qu’est ce que je lui dis merci je peux pas rappeler juste pour dire merci je dis quoi je dis quoi de neuf ? C’est nul putain je suis pas Bugs Bunny je l’ai son numéro en plus ? Je crois que j’ai pas son numéro j’ai juste son fixe je vais pas appeler sur son fixe j’ai encore du crédit ou j’ai défoncé tout mon crédit itinéris et puis maman voudra jamais que j’appelle post 20h c’est malpoli elle dit ouais mais fuck maman aussi elle avait qu’à pas trouver du travail à mille bornes je serai déjà ptet en train de lui rouler des pelles et

bordel

Je sais pas quoi faire

Je fais quoi ?

La solution est plutôt simple

Elle l’est tellement qu’elle en est stupide,

Je décide de ne pas lui répondre,

En tout cas pas maintenant.

Qu’est ce que c’est qu’à l’échelle d’une vie, « maintenant » ?

La suite se lit là

Marine

Leader Autoritaire
Marine est née en 1986 et vit avec un petit chien trop mignon. Après avoir joué avec des groupes de filles ultra classes d'après les autres membres (Pussy Patrol/Secretariat/Mercredi Equitation), elle gagne sa vie en écrivant sur des sujets cools et se la pète déjà un peu. Ca ne l'empêche pas de traîner en pijama dégueulasse le dimanche en essayant de twerker mal sur du William Sheller. L'AMOUR PROPRE C'EST DÉMODÉ OKAY.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com