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jeudi, 27 juillet 2017

TREIZE (+5) 30

Par
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Treize est un roman feuilleton qui débute en cliquant ici
Le précédent épisode est à lire là

Je

Je crois

Je crois que ça fait

Je ne sais pas

Une heure

Que je suis enfermée dans la salle de bains.

Madeleine désemparée par mon absence de réactions a fini par aller chercher Victor, qui habite deux étages au dessus de chez moi.

- Marine, il faut que t’ouvres. Je ne vais pas défoncer ta porte à cause de ta caution, alors je t’en prie, tu fais pas chier, et tu ouvres.

Je ne sais pas

Je crois

Que ça n’est pas possible

Je crois

Que je n’ai pas envie.

Frédéric a fait ce qu’il a pu par message pour m’expliquer pourtant. Mais il n’avait aucun moyen d’adoucir la nouvelle. Il en avait entendu parler, comme tout le monde, ça avait du sortir dans le journal, et puis on était tous au collège ensemble au même moment, alors c’est le genre de nouvelles qui fait vite le tour d’un petit village.

C’était un accident. Il est mort sur le coup. Le genre de trucs qui arrive bêtement en soirée, il ne se souvient plus vraiment de quand ni comment mais c’était quand nous étions tous en première, eux en Touraine, et moi à Nice. Il n’a pas les détails, je n’en ai pas envie de les connaître non plus, mais il n’a pas souffert. Ça a marqué tout le monde, évidemment. Et puis il a fallu continuer à avancer parce que bon, qu’est ce que tu veux faire d’autre ? Ça a fini par devenir un souvenir, une anecdote. Lui ne le connaissait pas si bien que ça. Il avait une vieille réputation, quand même, V., et après mon départ, ça ne s’est pas amélioré.

Je suis restée figée devant l’écran de mon ordi, à essayer de comprendre et de digérer ce que venait de m’écrire Frédéric

A voir si il ne s’était pas trompé

Si ce n’était pas une blague

Pas drôle, mais une blague quand même

Parce que ce n’est pas possible hein

Ça ne peut pas être lui

Je lui ai alors redemandé

Et il répétait

Qu’il était désolé

Mais qu’il était sur

Sur et désolé.

Et j’ai pas su quoi répondre ensuite.

Je ne pouvais pas mettre

Pas grave

Je ne pouvais pas mettre

Merci

Je ne pouvais pas mettre

Merde

Putain de merde

Alors j’ai éteint mon ordinateur, sans prévenir.

J’ai laissé Madeleine devant la télé

Et, comme un zombie, je suis allée dans la salle de bains

Parce que c’est le seul putain d’endroit qui ferme dans cet appartement minuscule

Et, blottie dans le seul recoin disponible,

J’ai pleuré.

Une fois que ma première crise de larmes est passée j’ai appelé Charlotte, comme si elle seule avait le pouvoir de valider l’information

Elle m’a dit qu’elle se souvenait d’avoir entendu cette histoire

Mais qu’elle ne l’avait pas relié à V.

Et elle ne savait pas non plus, de toute façon, à quel point

Je pouvais y être

Attachée

Elle s’est excusée de m’entendre si triste et

Je n’ai pas pu dire

Pas grave

Je n’ai pas pu dire

Merci

Je n’ai pas pu dire

Merde

Alors j’ai raccroché.

Je n’ai pas voulu sortir de la salle de bains après.

Madeleine, même complètement défoncée, a commencé à s’inquiéter

Elle a appelé Victor qui a déboulé en trombe, furieux et inquiet

Mais qu’est ce qu’il pouvait faire de plus

A part me tenir la jambe et me demander de parler de mes émotions

Tu veux qu’on en parle ?

Bah non

Ducon

J’ai pas envie d’entendre des « mon dieu »

J’ai pas envie d’entendre des « ma pauvre »

Alors que j’ai jamais été capable de lui dire que je l’aimais

Alors que je n’ai pas donné de nouvelles

Alors que je n’ai ni répondu à son coup de fil, ni à ses lettres

Alors que je n’ai même pas rappelé Sandra qui avait surement prévu de me l’annoncer

Alors que j’attendais bêtement que ça se passe comme dans ma tête,

Qu’on se retrouve et que j’arrive à verbaliser tout ce que je ressens face à lui

Même si je sais, et putain, je le sais pourtant, que ça ne se passe jamais

Comme ça devrait.

Que je ne sais même pas si j’aurais réussi à tout dire, parce que je ne suis pas douée

Qu’ils n’essaient pas une fois la porte ouverte de me balancer des « ça va aller »

Parce que ça n’ira pas, je le sais, c’est tout

Alors

Pour le moment

Je laisse la porte

Fermée

A clé

Vous pouvez me laisser cinq minutes

J’ai besoin juste de cinq minutes

Cinq minutes

Comme si je pouvais digérer

En cinq putain de minutes.

J’ai fini par ouvrir.

Et puis après

Je ne sais plus

Ce qui s’est passé. Le silence. Eviter le sujet.

Je ne l’ai raconté à personne.

Il me fallait peut-être du temps pour le raconter.

Il m’en a fallu, tu sais.

Presque treize années.

 

Marine

Leader Autoritaire
Marine est née en 1986 et vit avec un petit chien trop mignon. Après avoir joué avec des groupes de filles ultra classes d'après les autres membres (Pussy Patrol/Secretariat/Mercredi Equitation), elle gagne sa vie en écrivant sur des sujets cools et se la pète déjà un peu. Ca ne l'empêche pas de traîner en pijama dégueulasse le dimanche en essayant de twerker mal sur du William Sheller. L'AMOUR PROPRE C'EST DÉMODÉ OKAY.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com