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jeudi, 13 octobre 2016

TREIZE 6: Sous le signe du V

Par
illustration

Le début de Treize se passe ici.

L’épisode précédent ? Il est là

Toujours sonnée par le coup de massue que vient de se manger ma poire aux paupières nacrées, je rentre dans la classe sans mots alors que Sandra essaie de me résumer son été. Je ne retiens que des bribes d’épisodes un peu glauques à la piscine de Luynes, avec des blaireaux aux noms similaires, des Olivier/Thomas/Romain lancés à pleine vitesse sur l’autoroute de la pseudo-maturité, qui font semblant à chaque retour de vacances de ne pas la connaître dans l’enceinte du collège, alors que leurs mains gardent en mémoire les heures de pelotage sur polyester mouillé.

Un jour, au lieu de faire un procès aux meufs aux cœurs fragiles, on devrait saborder les sombres petits connards qui n’assument rien.

Noyée dans sa conversation, elle pose son sac Reebok sur la première table de deux disponible et assez éloignée de notre nouveau professeur principal, une enseignante d’espagnol d’une quarantaine d’années dont l’assortiment de vêtements me provoque instantanément une fracture de l’œil. La Movida et les films de Pedro Almodovar n’ont pas fait forcément du bien à l’industrie de la mode. Tandis que je m’assieds sans faire attention, mes pupilles se fixent vaguement sur le tshirt du mec devant moi, ub exemplaire de chez Oxbow immortalisant en mode « peinture graphique » un beau gosse digne de Hartley Coeurs à Vif avec une dent de requin autour du cou. Il est fier sur sa planche, et ride comme un malade sur les turpitudes de la mer. Pourquoi j’ai attendu la rentrée merde, l’été me manque déjà, la chaleur, la tranquillité d’esprit, mon bracelet brésilien aux couleurs reggae acheté au marché de Montalivet qui vient de lâcher…

« Alors beauté, je t’ai manqué ? »

ET EVIDEMMENT C’EST A V.

YA QUE LUI POUR PORTER CE GENRE DE CONNERIES.

QUEL LOSER DE MERDE

Les yeux droits dans son appareil dentaire maintenant qu’il est retourné, j’essaie de me concentrer sur ses rares défauts physiques , histoire de ne pas perdre ma répartie. Sa nonchalance me fait péter des câbles. Il sait tout mieux que tout le monde, et ça depuis que l’on se connaît.

Alors que nous faisions tous notre rentrée en sixième, gros bébés à peine rassasiés de blédine, V., fort de son statut de reboublant, avait depuis une année déjà marqué son territoire. Débarqué d’un pays étranger qui semblait terriblement exotique à tous les enfants nés sur les bords de Loire, il parlait avec un accent qui a fait plus chavirer les cœurs que la reprise de Jacques Goldman par les Worlds Apart.

Je te donne

RETARD → Magazine - Je te donne

Avec vingt centimètres de plus que tout le monde, il donnait déjà un fragment de ce que pourrait nous réserver la puberté si elle décidait d’être clémente pour nous.

Comme toutes les autres sixième, je suis tombée dans le panneau. Les yeux azur, le look de surfer, le fait que sa voix donnait déjà dans les graves alors que j’étais constamment entourée des doublures des petits chanteurs à la croix de bois, V. ouvrait le champ des possibles, une main tendue vers une adolescence digne des feuilletons que regardait ma cousine Elodie et dont elle remplissait des classeurs entiers.

Mais je n’étais pas prête. Pas prête à l’intimité, pas encore prête à passer des jeux de marelle au jeu des pelles. V. s’est donc tourné vers la première fille peu farouche de sixième. Ils échangeaient leurs fluides plusieurs fois par jour avec la précision d’une horloge,

à la sonnerie de fin de récré à 10h,

au début de la pause déjeuner à midi,

à la fin de la pause déjeuner à midi

à celle de 15 heures.

Et devant le collège quand les parents de la fille étaient en retard.

Affalée sur un banc, en arrière-plan, je constatais mon impuissance devant ce spectacle désarmant. Pourquoi elle et pas moi, putain ? La raison tenait en quatre mots très simples. Elle. Lui. Avait. Demandé.

Si je pensais être discrète, V. avait du remarquer mon manège, et notamment les petites piques balancées sporadiquement pendant le séjour en classe de neige qui a animé l’hiver de notre sixième. Alors que je blaguais sur son statut de briseur de cœur (il sortait avec la quatrième fille de l’année, on était EN JANVIER, MERDE), il m’a coincé dans le couloir alors que j’étais seule, concentrée sur l’écoute du deuxième album des Spice Girls. Droit dans les yeux, il m’a lancé

« Alors, t’es amoureuse de moi ? »

« HÉ MAIS QUOI NON MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE NON MAIS T’ES MALADE

« Je sais que tu es amoureuse de moi. Je voulais juste te dire que j’étais pas intéressé. »

CONNARD DE MERDE

TU CROIS QUE T’ES JORDAN CATALANO

DANS TES RÊVES PEUT-ÊTRE

NON MAIS LE MALADE

J’ai fini le séjour en écrivant une chanson humiliante sur lui qui rimait pas mal et que tout le monde a repris. Il s’en foutait et a continué à m’envoyer des baisers au loin avec des clins d’oeil. Que répondre à ça ? J’étais désemparée. Ya pas de réparties contre l’ironie des gens faussement gentils.

Sa comédie a duré l’intégralité de ma sixième, a fait une entracte en cinquième (il avait surement autre chose à foutre, comme propager de l’herpès et puis je m’en foutais, j’avais Thomas Micron) et le voilà, frais comme un gardon, les yeux rivés sur mes nouveaux seins à huit heures et demie dans la salle peu éclairée du premier étage du collège. Sur ses lèvres, je vois sa meilleure vanne de blaireau prête à être propulsée, à moins que ce soit un surplus de salive dû à un appareil dentaire mal réglé

« Tu sais que pour toi Marine je… »

Notre Victoria Abril de l’enseignement hurle

« Eh, toi avec le tshirt turquoise, on se retourne et on se concentre, c’est la première journée de quatrième, essaie de faire bonne impression, ça ne coûte rien. »

Bon. Les saloperies verbales attendront la récré de dix heures, du coup.

Treize continue ici

Marine

Leader Autoritaire
Marine est née en 1986 et vit avec un petit chien trop mignon. Après avoir joué avec des groupes de filles ultra classes d'après les autres membres (Pussy Patrol/Secretariat/Mercredi Equitation), elle gagne sa vie en écrivant sur des sujets cools et se la pète déjà un peu. Ca ne l'empêche pas de traîner en pijama dégueulasse le dimanche en essayant de twerker mal sur du William Sheller. L'AMOUR PROPRE C'EST DÉMODÉ OKAY.

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com