RETARD → Magazine

lundi, 29 février 2016

Véronique Sanson, pionnière des badass

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« Je peux mettre Véro ? » À chaque fin de soirée, un brin éméchée je me risque timidement à formuler cette demande alors que j’en connais déjà la réponse, cinglante. Je déclenche immédiatement un tollé général et quelques beuglements qui tentent médiocrement de l’imiter. Véro n’a jamais fait l’unanimité auprès de mes amis. Alors que c’est l’une de mes meilleures. La valeur refuge. La drôle de vie te plante, Véro rapplique, fidèle au poste, pour te faire boire des litres et des litres de sa difficulté, sur des beats tout sauf dramatiques. J’ai horreur des injustices, elle en subit à chaque fois une. Ringarde aux yeux de ma génération – comme une bonne partie de la chanson française –, pour moi, elle est profondément BADASS. Sensass sans jamais avoir désirée l’être, pionnière des pionnières, la plus ricaine des Françaises, la plus musicienne des chanteuses, la plus « bigger than life »

Je me suis dit que ça serait pas mal de t’expliquer pourquoi Véro était/est/sera toujours badass dans les pages de Retard. Comme ça, tu pourras en faire toi aussi ta meilleure pote de beuveries ou d’errances existentielles. Côté goût, je suis la meuf en retard qui préfère toujours regarder dans le rétro. Dans le rétro donc, il y a Véro. Elle s’appelle Véronique. Jadis alcoolique, salement romantique, Véronique a vu le jour dans une France étriquée qui commençait, dieu merci, à dire adieu aux yéyés. Tu sais, ce truc qui consistait à « enniaiser » nos parents pour foutre la paix à leurs vieux. Là-dessus, Véro débarque. Elle n’a pas une guitare en guise de partenaire comme Françoise qui chantait le temps de l’amour et des copains, ni des paillettes collées au corps comme cette bonnasse de Sylvie, la copine de Johnny. Non, un simple piano lui suffit. La fille écrit, compose, joue et chante. Cent points pour la badasserie. Quand on la replace dans son contexte historique, j’te jure que Véro innove.

 Il se trouve que Véro est très amoureuse d’un Michel qui compose lui aussi. D’un amour comme personne ne l’a chanté jusqu’ici, du coup elle en fait un album « Amoureuse ». Oui, j’avoue, elle ne s’est pas foulée pour le titre. Tu y comprends que grosso modo aimer quelqu’un c’est tout simplement pénible physiquement. Textuellement, elle est« mordue par la fièvre ». Être amoureuse, ça pourrait faire diminuer sa cote badass, je te le concède, mais c’est mal connaître Véro et la suite de son destin témoigne du contraire. Véro va vivre d’aventures, de vapeurs d’alcool et de musique avant de vivre d’amour. Tout cela pour le faire chanter, rimer, swinger comme personne, tu suis toujours ?

 

Live Amoureuse

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Nous sommes, à cet instant précis, en 1972. Dans les locaux de sa maison de disque sur les Champs-Élysées, Véro, 23 ans, rencontre Stephen Stills (oui, le Stills de Crosby, Stills, Nash Young). Si tu ne vois toujours pas de qui il s’agit, précipite toi sur ce morceau). Le gars pas prétentieux pour un sous lui lâche après quelques heures de conversation seulement : « One day, i will marry you ». Résumons rapidement : outre le fait que ceci n’arrive jamais dans la vraie vie, en réalité ceci s’appelle un coup de foudre. Véro est sacrément emmerdée de devoir quitter son garçon de bonne famille pour un guitariste texan, de mettre en sourdine sa sensibilité à fleur de peau pour faire parler sa folie. La vie tient parfois à un seul geste, la légende aussi. Lors d’une séance de travail, Véro prétend sortir s’acheter des clopes. Supercherie : elle s’évade, prend l’avion pour les States en douce sans avoir prévenu ni Michel, ni sa famille. La badasserie à l’état pur. Regarde autour de toi et constate que personne n’a les couilles de passer à l’acte, alors que cette idée a traversé la tête de tout le monde, ne serait-ce qu’une seconde. En version sous-titrée : Véro dit « J’en ai marre, je me casse vivre d’amours tapageurs et d’alcool chez les badass. »

 Elle ne regrettera jamais son geste, juste sa forme. Il faudra ensuite un mariage avec Stills pour calmer un papa un brin réac. Parmi les invités, la crème du rock. Un Beatles, un Who, un Stones, normal pour l’époque. Véro, elle, s’en moque. Son destin « bigger than life » est en train de s’écrire dans le drame de sa fuite. Dans les larmes de sa solitude, coincée dans sa géante maison, recluse dans les Rocheuses. Dans l’alcool et la drogue (LSD et cocaïne « parce qu’il fallait bien connaître », précisera-t-elle) pris en duo avec Stills pour survivre à la cadence de la vie infernale en tournée. Badasserie suprême qui frise le sacrilège : c’est là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, que Véro écrit le destin de la chanson française, elle la réoriente, l’enflamme, la marque à tout jamais, mais l’ignore encore. Au contact de grands musiciens américains et d’une vie tumultueuse avec ce perfectionniste qu’est Stills, elle plonge le romantisme exacerbé de la chanson française dans un océan de rock, de soul et de funk. Derrière son piano « mal dans sa peau », à « pleurer »Michel, Véro « prisonnière de son secret » efface sa faute par sa douleur. Dans les bacs, ça donne « Le Maudit », un album où brille à chaque titre l’étincelle d’une artiste géniale, d’une musicienne hors pair et d’une petite nana qui a brisé son cœur comme une grande.

 

Live Le Maudit

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Dans les veines de sa musique, elle injecte tout ce qu’il y a de génialissime dans la musique américaine : le feeling, le beat, le swing. Fait danser sa difficulté d’être. Travaille aux équations impossibles : la chanson française qui baise littéralement avec le rock, le chagrin d’amour léthargique qui danse sur des rythmes enflammés, les ballades sombres qui s’illuminent d’un simple arc-en-ciel d’instruments. Elle réussit même à écrire des chansons superbes sur des villes où elle n’a jamais mis les pieds (« Vancouver »). Véro fait bouger les lignes d’une chanson française qui avait le cul entre deux chaises : la noble et la variet s’accouplent grâce à elle. Cette blonde électrique qui frappe énergiquement sur son piano, grimace au micro, c’est le mal de vivre de Barbara au clavier qui rencontre le penchant pour la bouteille et les cordes vocales de Janis Joplin. Là-bas donc, elle profite des dernières heures du flower power et supporte aussi les coups de son mari – la légende raconte qu’il aurait voulu lui casser les mains, « son gagne-pain ». Suite à quoi elle aurait chercher à employer les services d’un tueur à gages et même songer à faire le travail elle-même, mais Véro craignait qu’on la pense d’emblée coupable (je ne veux pas faire l’apologie du crime mais si ça, c’est pas badass ?). Pendant ce temps-là, Michel refait sa vie avec une groupie du pianiste prénommée France, jadis elle suçait des sucettes sans rien comprendre. Commence alors étrangement entre Véro et lui la plus grande et belle des correspondances amoureuses… en chansons. Quand il écrit « Seras tu-là », elle écrit « Je serai là », normal. Il va même jusqu’à mettre dans la bouche de Françoise Hardy un « Message Personnel » très particulier qui est destiné en réalité à Véro. « Mais si tu crois un jour que tu m’aimes, et si ce jour-là tu as de la peine, n’hésite pas et cours jusqu’à en perdre haleine, viens me retrouver ». Tu saisis le message ? Véro l’a reçu 5 sur 5, mais jamais elle ne prendra les jambes à son cou pour le rejoindre, ni même ne l’appellera de l’autre côté de l’Atlantique. Je te jure que c’est sacrément badass de ne jamais rappeler, d’être bourrée d’orgueil comme Véro.

Dans la suite de l’histoire, on comptabilise : un enfant, des bagarres à main nus et judiciaires avec son mari, pas mal de chansons prodigieuses, quatre grands albums, des Olympia et un Palais des Sports (la première femme à le remplir en 1978), des tonnerres d’applaudissements, un divorce et un retour en France. Après Véro ne brillera plus autant musicalement, mais peut-on vraiment lui en vouloir à la lumière de ce qu’elle nous a laissé ? Moi perso, je lui pardonne tout. Son trop de grimaces, trop de Michel à longueur d’interviews et SURTOUT la pochette ridicule de son best of « Les Années aricaines » assise en survet rose sur une grosse bagnole de ricain. Elle est passée des pages de « Mademoiselle Âge tendre » (équivalent de notre « Fan 2 » de 1999) à celles de « Rock’n'folk » (Ouf, « Rock’n'folk » existe toujours), elle s’’est émancipée de son pygmalion, a traversé l’Atlantique par amour (de la musique?) et ouvert la voie aux Souchon co. 

Live On m'attend là-bas

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Je ne sais pas ce qui m’impressionne le plus en elle et pourquoi j’ai voulu te saoûler en te racontant son histoire américaine. Peut-être une histoire féministe : c’était une nana au contact d’hommes musiciens qui a voulu et réussi à jouer dans la même catégorie qu’eux. Peut-être une histoire romantique : elle a joué de son mal de vivre pour construire une grande œuvre de la chanson française. Mais au fond, je suis sûre que Véro était tellement cool qu’elle s’en foutait royalement de la conséquence de ses gestes. Sa drôle de vie qu’elle disait mener « comme un radeau perdu » quand tu la regardes des décennies plus tard, tu réalises que plus aucun artiste ne mène sa vie ainsi, avec « la douceur du danger » comme elle le dit. Les destins « bigger than life » n’existent plus dans l’Hexagone. Et outre-Atlantique, s’ils existent, ils semblent marketés au possible. Tu le sens venir le bon vieux couplet du « c’était mieux avant ». La pauvre âme née trop tard que je suis va se taire avant de te perdre définitivement. Mais avant, je vais te prouver une dernière fois que Véro est badass. Elle a été samplée par ce monsieur qui vend pas mal de disques, je crois. Alors, des fois, si tu veux t’endormir sur son épaule réconfortante ou boire des coups avec elle, vraiment n’hésite pas. Elle sera là.

Jay Z

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Eloise

Eloïse est né en 1987 et possède la plus belle bibliothèque de tous les temps. Journaliste déco, elle nous a un jour envoyé un papier tellement bien sur Véronique Sanson qu'on a eu tout de suite envie d'être sa meilleure amie. elle tient aussi un blog trop chouette où elle parle de ses passions, qui regroupent autant le féminisme, la musique, la littérature que la politique. Tu devrais le mettre dans tes favoris poussin, tu ne le regretteras pas. http://memoires.dune.jeune.fille.derangee.over-blog.com/

Anna Wanda

Directrice Artistique et illustratrice
Anna est née en 1990 et se balade avec un collier où pend une patte d'alligator. Graphiste et illustratrice particulièrement douée (sans déconner), elle n'est pas franchement la personne à inviter pour une partie de Pictionnary. Toujours motivée et souriante, c'est un rayon de soleil curieux de tout et prêt à bouncer sur un bon Kanye West, tout en te parlant de bluegrass. Par contre, elle a toujours des fringues plus jolies que toi. T'as donc le droit de la détester (enfin tu peux essayer, perso j'y arrive pas). SON SITE PERSO: http://wandalovesyou.com