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jeudi, 30 mai 2019

Rencontre avec Bertrand Belin

Tu viens de sortir conjointement un nouvel album, Persona et un nouveau roman, Grands Carnivores,  qui est paru la veille. C’était une volonté de montrer ces deux facettes exactement en même temps?
Non, c’est un coup du hasard. Mon éditeur a préféré ne pas sortir le livre à la rentrée littéraire de septembre, parce qu’il aurait été noyé dans la vague générale. Mon précédent livre était sorti à la rentrée de janvier aussi. Le roman était écrit bien avant l’album et devait paraitre plus tôt mais la disparition de Paul Otchakovsky-Laurens qui est l’éditeur qui a fondé P.O.L. a entrainé plusieurs retards, dont la parution de Grands carnivores.

On retrouve des thématiques proches dans l’album et dans le livre. On pourrait faire des rapprochements entre le personnage du récemment promu, central dans le roman, et une chanson, L’opéra, qui adopte le même ton vis– vis des hautes sphères de la société. Est-ce que ce sont deux manières différentes d’aborder l’écriture?
Non, c’est pas du tout la même manière de travailler. Si il y a des axes et des thèmes qui se retrouvent présents dans le disque et dans le livre, c’est simplement l’écho de mes préoccupations générales. Je n’ai pas voulu aborder les mêmes sujets mais il y a quand même des passerelles et des souterrains qui se créent un peu malgré moi. Je n’ai aucune intention de faire des clins d’oeil ou quoi que ce soit. Cela procède plus de la présence dans mon esprit de préoccupations, qui sont liées notamment à l’état général de la société, ou des sociétés de toujours, cette verticalité des sociétés qui s’établit, qui en ce moment, pas plus que jamais mais de nouveau, fait apparaitre son squelette et sa structure de manière assez forte et flagrante.

Tu parles de verticalité, il y a un titre instrumental sur l’album qui s’appelle Vertical (dindon). Tu peux nous éclaircir sur ce titre énigmatique?
Lorsque j’ai enregistré ce morceau, il y avait d’abord un texte dessus, qui encore une fois abordait un peu ces questions-là de verticalité, sous un angle un peu spécial. Il s’agissait de gens qui se demandaient pourquoi une personne ne les remerciait pas alors qu’elles avaient tout donné à ladite personne. Elles se demandaient :  « c’est quand même bizarre, à mon avis c’est du mépris, on est dindon ».  C’était ça la chanson, « On est dindon ».  Et puis ensuite le texte… On a fait une version instrumentale que j’ai préféré, je trouvais que c’était intéressant de laisser la musique parler. Le morceau s’appelait dindon pour des raisons de noms de fichiers d’ordinateur et on s’est mis à l’appeler comme ça. On savait que ça allait être un instrumental. Mais il y a dans ce mot quelque chose. C’est un mot qui est pauvre, il fait référence à un animal qui n’est pas particulièrement remarquable, c’est l’anti-cygne un peu, il y avait dans ce mot quelque chose à la fois du dindon de la farce, le relégué des basses cours, le marginal des basses cours, et puis vertical, c’est la façon dont la musique sonnait, je voyais apparaitre vraiment des lignes verticales. Vertical et horizontal sont des termes que j’emploie beaucoup pour parler de musique, pour exprimer des désirs ou des sensations quand je travaille avec Tatiana (Mladenovitch) et Thibaut (Frisoni), il a fini par s’appeler vertical…  mais on a  pas totalement abandonné dindon.

Justement comment tu travailles avec Tatiana et Thibaut? Il y a plusieurs morceaux où ils sont crédités sur l’album aux arrangements ou à la composition. Vous travaillez comme un groupe?
La différence avec un groupe c’est que le groupe ce sont des répétitions ensemble, avec toujours une ou deux personnes qui ressortent en terme de pratique, d’action, mais cette ouverture à la proposition de chacun existe aussi dans mon entourage. Je compose les chansons en entier, je les écrit, je commence à les arranger, et puis à un moment donné elle vont subir des changements, des améliorations, au contact de l’arrivée de Thibaut et Tatiana, qui vont arriver avec leurs interprétations. Moi je joue les batteries, les claviers, tout, dans mes maquettes, seulement je ne peux pas jouer de tout convenablement.. Et donc l’arrangement.. L’arrangement c’est difficile, parfois dans une chanson, un petit riff fait la différence. Et tu as beau avoir composé le texte et la musique en entier, ce petit riff,  apporté par Tatiana ou Thibaut crée et donne une identité très forte à la chanson. C’est un peu vache d’appeler ça arrangement, c’est plutôt une sorte de co-composition si on veut être vraiment honnête. par exemple sur En rang, je leur ai dit « écoutez j’ai ce morceau », alors chacun prend un clavier, on cherche les sons qu’on aime et on se lance. C’est un peu aussi en interprétant le morceau qu’on lui donne son allure générale. Parfois ça dépasse la simple question de la production ou de l’arrangement, ça va plus loin. Il n’existe pas de mot pour ça. Ce qu’on a sur la bande à la fin n’aurait pas été la même chose avec d’autres musiciens. Il me semble normal de dire qu’on l’a fait ensemble car ça ressemble à tous les musiciens. 

Tu as quitté l’école assez tôt. D’où te vient ce rapport au verbe, et ton goût pour les lettres?
Je pense qu’il y a d’abord une sensibilité particulière à la question du langage, des mots, de leur sonorité, de leur variété, leur plasticité, tout ce qu’on peut faire. Les registres d’expression, de langage, l’affirmation, le mensonge, la plaisanterie. Cela vient d’abord de ça, car j’ai d’abord aimé jouer avec ces registres. Ce qui implique très vite la question de la fiction. Et puis ensuite pour pouvoir avoir le plaisir de s’aventurer plus loin là dedans, il faut du vocabulaire, de la grammaire, de la syntaxe. C’est d’abord pour la communication que ça a commencé à me titiller, la langue. Ensuite ce sont rencontres adolescentes avec des personnes, qui vers 16-17 ans m’ont initié à la littérature, au plaisir de la lecture. Et puis à écrire. J’aimais beaucoup raconter des histoires. 

Tu parles de plasticité du langage. Tu te nourris plus de pictural que de musique? 
Autant des deux. Ce qui me plait dans la musique ce sont les formes; c’est ce qui se révèle a moi dans un cadre pictural. Quand j’écoute de la musique ça se transforme en forme, tout de suite.

Il y a des artistes que tu aimes particulièrement ou avec lesquels tu aimerais faire quelque chose?
Je suis toujours très étonné que l’on ait envie de faire des choses avec moi pour la raison que moi je n’ai pas d’emblée envie de faire des choses avec des gens. J’ai envie de rencontrer des gens même si c’est juste pour jouer aux boules. Il y a des gens qui m’attirent beaucoup, c’est le cas de Rodolphe Burger par exemple que j’avais très envie de rencontrer depuis de nombreuses années, et il se trouve qu’on joue assez souvent ensemble maintenant. J’aimais énormément sa musique et jouer avec lui m’apporte la satisfaction de le côtoyer, il y a quelque chose chez lui qui me touche énormément. Et il y a tellement de gens dont j’admire la musique qui sont totalement inaccessibles soit parce qu’ils sont morts, soit parce qu’ils sont dans d’autres sphères… J’aurai bien aimé connaitre Béla Bartók par exemple. Thomas Adès aussi.. j’aimerai assister à ses répétitions, savoir comment il compose. Pour certains poètes aussi j’ai cette curiosité mais je suis de nature plutôt réservée et timide… Il y a des gens que je finis par rencontrer par les hasards de la vie, notamment Howe Gelb, de Giant Sand avec lequel j’ai passé quelques petits moments délicieux à enregistrer des choses. C’est quelqu’un dont j’écoute la musique depuis 15 ans. Rodolphe c’était pareil. Je n’ai rien fait pour collaborer, à part témoigner mon intérêt. Je mets les relations humaines avant tout au premier plan, il faut que ce soit des amitiés réciproques.

Tu écris tes morceaux en partant de la forme, où tu abordes des thématiques particulières et en t’attachant d’abord au sens? 
Pour moi la forme est indissociable du fond. J’ai d’abord un idéal formel, mais si j’ouvre la bouche et si je me mets au travail, c’est avec l’espoir que cette forme portera un sens. Si elle devait ne pas en porter pour moi, j’abandonne.

Un sens ouvert?
Un sens pour moi déjà, quelque chose que je sois capable d’assumer dans ses perspectives morales, éthiques, politiques, métaphysiques… Le sens n’est jamais abandonné aux sons ni à la forme. Pour moi c’est vraiment lié. Tout a l’heure nous parlions du mensonge, de la rumeur de l’affirmation, de l’interrogation. Ce sont des formes complètes, ça ne peut pas exister l’un sans l’autre. Dans une chanson c’est pareil. Ce n’est pas démêlable. 

Si on prend une chanson comme Glissé Redressé, et qu’on te demande de nous aiguiller sur sa signification?
Glissé Redressé trouve sa forme dans la dialectique entre ces deux mots. Elle s’appelle Glissé Redressé, il y a un avant et un après. Deux étapes, dramatiquement, qui vont dans le sens d’une amélioration. Un peu comme Le Mal De Vivre, la joie de vivre de Barbara. Il y a un mouvement qui met en scène une forme de résurrection. C’est une glissade qui peut être de toute nature, consécutive à une rupture amoureuse, une maladie, une dépression, une vraie rupture sociale, la perte d’un emploi. Un moment donné tu es déserté par le courage, et peut être déserté par l’appétit de vivre. Quand tu es gagné par le sentiment de ne pas être bienvenu et que tu retrouves cette dignité d’une façon ou d’une autre. Pour moi c’est ça cette chanson. Elle s’inscrit autant dans une critique de la société contemporaine et des gens qui sont éjectés sur la périphérie du monde tel qu’il pense se trouver le mieux, et en même temps c’est à titre plus personnel un épisode de mon existence réelle qui m’a fait écrire cette chanson-là. Un peu comme un mantra. Je me suis envoyé un message dans le futur.

Tu parles de rupture sociale, c’est aussi quelque chose qu’on retrouve dans le roman. Notamment avec le personnage du peintre. Ta carrière de musicien nous amène à nous demander si tu mets plus de toi dans ce personnage artiste que dans les autres…
On pourrait le penser, d’autant qu’on dit pas grand chose du peintre, on parle un peu de l’ambition générale de son groupe d’artiste et de ce qu’est l’art au moment ou il le crée.. Mais je pense que le peintre et son frère, le récemment promu, sont les deux faces d’une même personne. D’autres personnages peuvent s’agglomérer aussi. Dans le fond je me retrouve un peu dans chacun des personnages.  Aussi affreux puissent-ils être. Le valet de cage et sa culpabilité devant l’affreuse responsabilité d’avoir fait fuir les fauves, ce ressassement de la panique lié à la culpabilité, c’est quelque chose dans quoi je me retrouve aussi.  Et puis le rapport étrange d’être un artiste et d’être quand même adossé ou embarqué dans une voie de parcours, voire de carrière, quand bien même on essaye d’y résister ou que l’on croie que ça ne nous ressemble pas. On est entouré de gens qui ont des projets pour nous. Et qui considèrent qu’il n’y a pas d’autre voie que la voie du delta de plus en plus large, de plus en plus grand, de plus en plus célèbre et de plus en plus riche. Chez les artistes cela existe aussi, et le capitalisme, la capitalisation plutôt, l’exponentialité, le « toujours plus »  n’a pas épargné le monde des artistes et le monde des arts. On continue à se bercer d’une sorte d’angélisme à ce sujet là comme quoi les artistes appartiendraient à un monde parallèle, à une espèce de bohème… En fait il suffit d’ouvrir les pages des magazines pour voir qu’il y a pléthore de millionnaires parmi les artistes qui n’entrent pas dans la ligne de mire pour l’instant des revendications d’égalité… Ils sont épargnés. Johnny Hallyday qui était millionnaire ne fait pas partie des personnes à abattre par la plupart des gens qui se battent pour une forme d’égalité… Il y a une forme d’aveuglément là-dedans. 

Une forme d’immunité du statut un peu?
Exactement, une immunité. 

Il y a une référence au film de Bergman dans le titre de l’album?
Non pas du tout, ni directement ni indirectement. Je suis tombé sur ce mot en cherchant un titre pour l’album parce que c’est une tradition,  et j’avais déjà fait un album éponyme il y a très longtemps. Donc je cherchais un titre, Persona, je suis tombé la dessus en lisant un article de presse, le mot m’a plu. Dans l’article il était question de l’emploi qu’on peut faire de ce mot dans le cadre de la scolarité dans une école de marketing. On appelle persona une représentation schématisée de la cible consommateur. Donc c’est très cynique…et puis il y a d’autres acceptions de ce mot qui sont intéressantes. La question du masque, de la représentation sociale. C’est un mot simple, accueillant. Il a une certaine sophistication, mais il est très immédiat malgré tout. Tout le monde peut en faire quelque chose de ce mot. ça me paraissait intéressant. D’autre part il me semblait être très large dans ce qu’il évoque de l’antiquité mais également de l’avenir, du futur des personnes, de la dématérialisation, Persona ça ressemble aussi à une coquille vide. comme un masque. 

Le masque c’est quelque chose qu’on retrouve dans tes clips. Il y a déjà eu quatre clips tirés de l’album, tu peux nous en parler? 
Il y a eu vraiment quatre approche très différentes: 
D’abord Yann Garin qui a fait le clip de Choses Nouvelles, c’est un skateur renommé qui fait des films street depuis très longtemps. Il a tourné ce clip, il était question de me mettre en scène dedans, j’ai bien aimé faire ça, je m en suis remis à lui, j’aimais ses images. C’est de la prise de vue sauvage, c’est pourquoi il a fallu ensuite travailler les visages des gens avec des masques, on a pris la précaution de les masquer tous. Au départ, j’avais pour Sur Le Cul l’idée de faire un plan fixe avec une caméra sur pied et de laisser filmer la circulation de piétons, puis le découper et rythmer le morceau avec des images fixes successives, comme un montage un peu à la Chris Marker, il aurait fallu aussi masquer les gens. Cela s’est transformé avec l’arrivée de Yann en ce clip là. Je me suis impliqué en dessinant les masques ou en recommandant une retouche sur le montage, ce genre de choses, mais c’est vraiment un clip de Yann Garin. Ensuite j’ai travaillé avec Jerome Lefdup, qui est un vidéaste artiste, qui a animé et monté les masques que j’avais dessiné. 

Sur Le Cul c’est un clip qu’on a signé avec le même Jérôme, il en a été le monteur et le truquiste, j’ai fait des petits test d’incrustation avec des yeux. Simplement c’était des archétypes d’un software qui existe, j’ai demandé à Jérome Lefdup de me refabriquer des yeux, de les animer et on a tourné ça dans les locaux communs de mon studio en 5 minutes. C’était vraiment pour faire du home made qui percute. Pour les vidéos il y a des chansons qui m’inspirent et d’autre pas.

Nuit Bleues je n’avais aucune idée pour le clip, j’avais pas particulièrement envie d’en faire un d’ailleurs, mais la maison de disque a insisté pour qu’on fasse un clip pour cette chanson. Et c’est Hannah Rosselin qui l’a fait, je m’en suis remis complètement à elle. Elle a des idées fixes, du talent, elle suit un instinct qui me semble impérieux, c’est une personne qui a vraiment une patte. Je ne sais pas si elle est vraiment satisfaite du choix de cette chanson mais en tout cas j’aime ses images.

Enfin sur Glissé Redressé j’ai laissé carte blanche à un réalisateur et je m’en suis pas mêlé. Mais bon je suis pas intéressé par l’image. Enfin, ça m’intéresse énormément, j’y suis très sensible, mais je ne me forcerais pas à prendre en main les choses. Soit j’ai une idée (il claque des doigts) et je la réalise, et c’est tout, mais je n’en ai pas toujours. Je n’ai aucune élasticité dans  mon approche de l’image, surtout de l’image de moi, ce n’est pas une chose qui m’intéresse particulièrement. C’est pourquoi c’est si divers et assez décousu. Mais cela finit peut-être par dessiner une sorte de logique qui ne m’apparait pas encore… Après quand j’ai une idée, comme celle de départ pour Sur Le Cul, j’ai énormément de plaisir à la mettre en forme mais mes idées d’images sont rares, il faut que j’ai un flash, une certitude.

Une proposition pour finir, sur une idée d’image, justement:  l’interview sera illustrée par un dessin. Est-ce que tu aurais une suggestion d’illustration pour cette interview. 
Et bien (il réfléchit), Oui. Je nous verrai bien au dessus… au dessus d’une piscine avec deux plongeoirs qui se font face, mais qui se font démesurément face, des plongeoirs qui vont trop loin, et qui sont séparés d’un mètre et on serait chacun assis d’un coté sur le cul au dessus du plongeoir, qui s’est légèrement penché avec toi qui a un micro. Tu as des écouteurs, et peut être que moi aussi. Et en dessous, il y aurait au lieu d’une piscine un gros haut parleur avec le boomer au milieu, avec des poissons qui sautent à cause des vibrations. 

Bill Van Cutten

Bill a 31 ans et un chat qu'il aime beaucoup, même si il n'en est pas le papa biologique. Quand on l'a rencontré, il avait une boucle d'oreille et se tapait nos balances dégueu (il était ingé son à l'Espace B). Aujourd'hui installé à Montpellier, comme Nils, il a toujours une boucle d'oreille, est professeur de dessin, continue son projet musical Hyperlion, travaille sur un film d'animation et nous envoie en avance ses illustrations aux couleurs qui émoustillent les rétines. Oui, tout à fait, il a le temps de faire tout ça. Alors nous fais pas chier quand tu veux un "délai".